Ken Loach : l’art comme acte de résistance

 

Quand il lance la caméra, au début d’une prise, Ken Loach ne crie jamais « action ». L’idée même lui répugne. « C’est le meilleur moyen pour déranger le processus créatif. Crier et brandir une ardoise sous le nez de quelqu’un qui s’apprête à jouer… »

Ken Loach parle doucement. Frêle, légèrement ralenti par l’âge (il vient de fêter ses 80 ans), le plus militant des réalisateurs britanniques ne laisse rien deviner, par son comportement, de la formidable colère qui habite le cinéaste et ses films depuis plus d’un demi-siècle.

Sur ses tournages, qui n’accueillent que très rarement de grandes vedettes (Frances McDormand, Cillian Murphy…), et encore à condition que celles-ci renoncent à leurs privilèges, « tout le monde est traité sur le même pied. On respecte les accords syndicaux, détaille-t-il, on ne fait pas n’importe quoi en matière de durée du travail, et dès qu’un membre de l’équipe a travaillé sur deux de nos films (Ken Loach ignore la première personne du singulier, lui préférant le « nous »), il touche un pourcentage du profit ». Et il ajoute aussitôt : « C’est plus un geste qu’une mesure économique, ça ne représente pas beaucoup d’argent. »

Autour de lui, il a constitué une équipe dont les piliers actuels sont la productrice Rebecca O’Brien (qui a produit tous ses films depuis Bread and Roses, en 2000) et l’Ecossais Paul Laverty, auteur des scénarios de Loach depuis Just a Kiss, en 2004.

Accusé tour à tour d’être un supplétif de l’IRA (par un député conservateur, lors de la présentation de Secret Défense, en 1990, à Cannes), de haïr le Royaume-Uni (par le Daily Mail, lorsque son autre film « irlandais », Le vent se lève, a reçu la Palme d’or à Cannes en 2006), Ken Loach n’est pas pour autant une célébrité.

Ses longs-métrages ne sont pas toujours distribués en salles outre-Manche et, quand ils le sont, c’est souvent avec parcimonie. Dans les années 1980, six de ses films – des documentaires – sont restés sur les étagères des sociétés de production qui les avaient commandés, conséquence de pressions exercées par des dirigeants politiques ou syndicaux sur les chaînes qui devaient les diffuser.

Et pourtant, depuis l’an 2000, tous ses films ont été sélectionnés dans l’un des trois grands festivals européens, Cannes, Venise ou Berlin. Ses films voyagent dans le monde entier et, depuis mai et le triomphe de Moi, Daniel Blake, il fait partie, avec Francis Ford Coppola, les frères Dardenne et Michael Haneke, du club très fermé des doubles récipiendaires de la Palme d’or.

Né le 17 juin 1936 à Nuneaton (Warwickshire, Grande-Bretagne), Kenneth Loach, dit Ken Loach, fils d’un ingénieur électricien, étudie le droit à Oxford. C’est là qu’il s’initie au théâtre et fait ses premières armes comme acteur. Il débute à la BBC en 1964, avec de jeunes producteurs ambitieux et novateurs (John MacGrath, Troy Kennedy Martin). Il réalise en particulier des épisodes des séries Z cars et Diary of a Young Man, dont l’esprit est proche des premiers courts-métrages de la nouvelle vague française ou du Richard Lester de Morgan et The Knack : rythme sans temps mort, narration éclatée et saugrenue, voire burlesque. Le propos demeure, lui, simplement impertinent, et repose sur des jeunes des sixties pour qui la contestation de l’ordre social se limite à trois objectifs : « une nana, une piaule et un peu de blé ». Avec le producteur Tony Garnett, Ken Loach trouve sinon son style, du moins sa matière privilégiée, dans les Wednesday Plays, qui traitent de sujets d’actualité en recourant à un mixte de reportage et de fiction. Up the Junction aborde ainsi la politique de l’habitat et l’élimination des quartiers insalubres sans souci du sort des habitants

FILMOGRAPHIE

Cinéma

  • 1967 : Pas de larmes pour Joy (Poor Cow)
  • 1969 : Kes
  • 1971 : The Save the Children Fund Film
  • 1971 : Family Life
  • 1979 : Black Jack
  • 1980 : The Gamekeeper
  • 1981 : Regards et Sourires (Looks and Smiles)
  • 1986 : Fatherland
  • 1990 : Riff-Raff
  • 1990 : Secret défense (Hidden Agenda)
  • 1993 : Raining Stones
  • 1994 : Ladybird (Ladybird Ladybird)
  • 1995 : A Contemporary Case for Common Ownership (court-métrage documentaire)
  • 1995 : Land and Freedom
  • 1996 : Carla’s Song
  • 1997 : Les Dockers de Liverpool (The Flickering Flame) (documentaire)
  • 1998 : My Name Is Joe
  • 2000 : Bread and Roses
  • 2001 : The Navigators
  • 2002 : Sweet Sixteen
  • 2002 : L’un des courts-métrages du film collectif 11’9’’01 – September 11
  • 2004 : Just a Kiss (Ae Fond Kiss)
  • 2005 : Tickets coréalisé avec Ermanno Olmi et Abbas Kiarostami
  • 2005 : McLibel, coréalisé avec Franny Armstrong (documentaire)
  • 2006 : Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley)
  • 2007 : Chacun son cinéma – segment Happy Ending
  • 2007 : It’s a Free World!
  • 2009 : Looking for Eric
  • 2010 : Route Irish
  • 2012 : La Part des anges (The Angels’ Share)
  • 2013 : L’Esprit de 45 (The Spirit of ’45) (documentaire)
  • 2014 : Jimmy’s Hall
  • 2016 : Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake)

Prix :

  • 1990 : Prix du jury au Festival de Cannes pour Secret défense (Hidden Agenda)
  • 1993 : Prix du jury au Festival de Cannes pour Raining Stones
  • 1996 : César du meilleur film étranger pour Land and Freedom
  • 2005 : César du meilleur film de l’Union européenne pour Just a Kiss
  • 2006 : Palme d’or au 59e Festival de Cannes pour Le vent se lève
  • 2009 : European Award d’honneur pour l’ensemble de sa carrière
  • 2012 : Prix du jury au Festival de Cannes pour La Part des anges
  • 2012 : Prix Robert-Bresson à la Mostra de Venise décerné par l’Église catholique en reconnaissance de la compatibilité de son œuvre avec l’Évangile
  • 2012 : Prix Lumière du Festival du film du Grand Lyon pour l’ensemble de sa carrière
  • 2016 : Palme d’or au 69e Festival de Cannes pour Moi, Daniel Blake

Sources et illustrations :

 

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