Andrei Tarkovski
Sur le sentier de la mémoire

« Puissent-ils croire et rire de leurs passions. Car ce qu’ils nomment « passion » n’est pas la force de l’âme, mais une friction entre l’âme et le monde extérieur. » (A. Tarkovski, Stalker)

« De nous tous, ce fut le plus grand », ainsi parle lngmar Bergman d’Andreï Tarkovski à qui il permit de donner naissance à son ultime film (en lui prêtant son île, ses techniciens, ses acteurs) ce fut le Sacrifice (1985-1986).


Parmi les grands réalisateurs soviétiques, Andreï Tarkovski fait figure de sommité. Décédé en 1986 à l’âge de 54 ans, ce poète et esthète du septième art a laissé derrière lui une courte filmographie, mais qui a influencé des générations de cinéastes. Son approche métaphysique et spirituelle, son audace visuelle et la structure inconventionnelle de ses récits sont quelques-unes des caractéristiques de son cinéma exigeant mais gratifiant.

Il en est que les films d’Andreï Tarkovski (1932-1986) découragent. Trop longs. Trop profonds. Mais ceux qui s’y frottent, un jour, ne s’en détachent plus jamais. Sans doute découvrent-ils dans ces œuvres à l’opposé des modes (que des sentiments en guise d’action) une étrangeté qui les révèle à eux-mêmes. On ne sort pas indemne de Tarkoski, mais, le plus souvent, transfiguré.

Fils du poète Arseni Tarkovski, Andrei Tarkovski est né le 4 avril 1932 à Zavrajié, sur les bords de la Volga. C’est en 1956, après s’être intéressé de près à la peinture et à la musique, et avoir étudié l’arabe et la géologie, qu’il entre au V.G.I.K. (institut d’État du cinéma) où il travaille sous la direction de Mikhaïl Romm jusqu’en 1960. Après qu’il eut réalisé un court et un moyen métrage, L’Enfance d’Ivan, couronné en 1962 par un Lion d’or au festival de Venise, le révèle à l’attention de la critique internationale. Suivront six autres films – une œuvre dense et poignante, assez « engagée » à sa manière, c’est-à-dire spirituellement, pour provoquer l’hostilité assidue du régime soviétique. Après avoir tourné Nostalghia en Italie, Tarkovski décide de ne pas rentrer en U.R.S.S. Jusqu’à sa mort, en 1986, il demeurera cependant indéfectiblement lié à sa terre natale. Son œuvre – comme celle de Dovjenko ou de Donskoï – chante l’amour passionné de son pays.

Sept longs métrages auront suffi pour imposer Andrei Tarkovski comme l’un des plus importants cinéastes de notre temps. Par ses sujets, ses registres et ses styles, son œuvre, au premier abord, nous apparaît hétérogène. Quels liens nouer, en effet, entre la fresque historique d’Andrei Roublev, insérée dans une chronique de la Russie soumise au joug des Tartares à l’aube du xve siècle, et l’écriture brillante de L’Enfance d’Ivan où le réel s’unit indissociablement à l’imaginaire en une sorte de « surréalisme socialiste » – selon le mot de Sartre – pour dénoncer, au travers du portrait d’un enfant détruit par l’histoire, l’horreur de toute guerre ? Quels rapports établir entre l’inspiration autobiographique, la structure a-chronologique du Miroir, le récit métaphorique de Nostalghia, les registres proches de la science-fiction de Solaris ou de Stalker, et la parabole biblique suggérée par Le Sacrifice ? En réalité, Andrei Tarkovski nous propose une vision du monde qui, par-delà cette diversité, fonde l’unité et la cohérence d’une œuvre par essence poétique et contemplative.

Tarkovski croyait passionnément “aux forces de l’esprit“, au monde de là-haut, à la transcendance. Il ne pouvait se contenter de la condition humaine: L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. Tarkovski était un mystique slave égaré parmi nous. Pour lui, la religion, l’art et la philosophie devaient être les trois piliers du monde. Et idée dostoïevskienne par excellence seuls ceux qui savent souffrir savent aimer.

Que reste-t-il de Tarkovski ?

« Tous mes films, d’une façon ou d’une autre, répètent que les hommes ne sont pas seuls et abandonnés dans un univers vide, mais qu’ils sont reliés par d’innombrables liens au passé et à l’avenir, et que chaque individu noue par son destin un lien avec le destin humain en général. Cet espoir que chaque vie et que chaque acte ait un sens, augmente de façon incalculable la responsabilité de l’individu à l’égard du cours général de la vie ». (Le Temps scellé)

« L’homme n’a pas été créé pour le bonheur », écrit-il dans son journal intime. Aussi il importe de faire un trou dans l’obscur et de briser en morceaux le miroir en nous.

 

Filmographie :

L’enfance d’Ivan (1962) : Pour son premier long-métrage, récompensé du Lion d’or à la Mostra de Venise, Andreï Tarkovski suit les aventures cruelles d’un jeune garçon éclaireur dans l’armée russe. Les marques de son cinéma y sont déjà : des images d’une puissante beauté, un goût prononcé pour la contemplation et une mise en scène poétique des difficultés de l’existence.

Andreï Roublev (1966) partie I & II : Dans cette biographie d’un peintre d’icônes religieuses, Tarkovski réalise un portrait réaliste mais grandiose de la Russie du XVème siècle, et livre une méditation sur le conflit religieux, le rôle de l’art et la puissance de la nature.

Solaris (1972) partie I & II : Parfois considéré comme le pendant russe de “2001, l’odyssée de l’espace“, Solaris n’a pas grand-chose à voir avec le film de Stanley Kubrick. Réflexion sur la nature, le deuil et la mort, ce film de science-fiction fascinant s’apparente plus à un drame psychologique dans l’espace.

Le Miroir (1975) : Portrait en creux de Tarkovski, Le Miroir est peut-être son film le plus hermétique. Suivant une structure éclatée, le cinéaste mêle souvenirs, poèmes, images d’archives et rêveries dans un flux d’images et de sons intimes.

Stalker (1979) : Ce récit indéfinissable suit le parcours de trois hommes (un professeur et un écrivain, mené par un guide) à travers “La Zone“, lieu désert envahi par les débris de la civilisation et la végétation, au sein de laquelle se trouverait une pièce censée satisfaire leurs désirs les plus personnels. Une histoire étrange et troublante est celle de ce chef d’œuvre qui porte le plus profondément ses idées. Cette histoire est hautement symbolique : En 1979, tournage de Stalker en Estonie. Mais la pellicule du film est détériorée à la suite de graves erreurs techniques. Andreï Tarkovski a un malaise cardiaque. Il en réécrit le scénario pour la fin de l’année. Et en 1978 second tournage de Stalker durant l’été, puis en 197 le montage final de Stalker. Aux portes de la mort, du domaine interdit comme il est montré dans ce film, Andreï Tarkovski peut revenir nous parler de l’invisible.

Le Sacrifice (1985-1986) : Le film commence le jour de l’anniversaire d‘Alexandre, ancien acteur et auteur dramatique, entouré de sa femme, de sa fille et de son tout jeune fils, avec lequel il vient de planter un arbre mort. Soudain, des bruits d’avion, un violent tremblement, dus peut-être à une explosion atomique. Alexandre fait un vœu secret, pour tenter de sauver le monde. Otto, le facteur, lui donne une solution : Alexandre devra faire l’amour à Maria, une domestique qui est aussi une magicienne. Ce conseil une fois suivi, le monde semble sauvé. Alexandre accomplit alors le reste de son vœu – et son sacrifice – en brûlant sa maison. Des infirmiers l’emmènent à l’hôpital psychiatrique, mais après son départ, l’arbre mort qu’il arrosait avec son fils semble retrouver son feuillage.

Bibliographie :

Le temps scellé, éd. des Cahiers du Cinéma,1989
Journal 1970-1986, éd.des Cahiers du Cinéma,
1993 : journal intime de Tarkovski.
 

Source et illustrations :
Encyclopaedia Universalis
Théâtre des Célestins Lyon

Les plus beaux plans de Tarkovski

 
Fermer le menu