Anna de Noailles

 

« Nous sommes lancés, inéluctablement, dans le tourbillon de toute réalité, avec pour seul choix d’y consentir. Si sans aucun doute, cela veut dire : traverser un océan sur un frêle esquif, telle est bien notre condition humaine – et il ne serait d’aucun secours de s’imaginer qu’on navigue à la remorque du plus puissant des bateaux à vapeur, vers des destinations inexistantes : notre attention au vent et au temps ne pourraient que s’en trouver diminuée. Plus nous nous plongeons, sans en rien retrancher, dans l’ « exigence du moment », dans l’instant tel qu’il se présente, dans des conditions variables d’un cas à l’autre, au lieu de suivre le fil conducteur de prescriptions, de directives (écrites par l’homme ! ), plus nous sommes, dans nos actes, justement en relation avec le tout, poussés par la force vivante qui relie tout avec tout, et nous aussi. Qu’importe alors si les tâtonnements de notre conscience sont entachés de toutes les erreurs possibles. Si quelqu’un taxe ce comportement d’immoralité, d’arbitraire et de présomption, nous serions à plus forte raison autorisés à taxer de confortable incurie morale l’esclavage infantile de celui qui s’en tient au respect des prescriptions ! » Lou Andréas Salomé à Freud

D’origine gréco-romaine, Anna de Noailles est née à Paris, où elle vécut de 1876 jusqu’à sa mort, en 1933. À partir de son premier recueil, Le “Coeur innombrable “(1901), couronné par l’Académie Française, Noailles composa neuf recueils de poèmes, trois romans (dont le savoureux Visage émerveillé, en 1904), un livre combinant histoires courtes et méditations sur les relations hommes-femmes (Les Innocentes, ou La Sagesse des femmes, 1923), un recueil de proses poétiques (Exactitudes, 1930), et une autobiographie couvrant son enfance et son adolescence (Le Livre de ma vie, 1932).

Anna de Noailles fut la seule femme poète de son temps à recevoir les plus hautes distinctions publiques. En dépit de l’oubli partiel auquel elle fut soumise après sa mort, des jugements critiques ultérieurs confirment que cette reconnaissance était méritée. Reflétant la situation de Noailles entre romantisme et modernisme, un écart entre forme et contenu caractérise sa poésie où des concepts et des images dynamiques s’efforcent de dissoudre une structure qui reste largement classique.

En s’engageant dans un dialogue avec son héritage littéraire français tout en trouvant une source d’inspiration dans le paganisme grec et dans la pensée radicale de Nietzsche, Anna de Noailles est parvenue à construire une vision poétique originale. Son œuvre peut être décrite en termes dionysiens – extatique, sensuelle, érotique, ludique, quelquefois violente, et toujours marquée par un courant tragique qui devient plus manifeste vers la fin de sa vie.

Source : annnadenoailles.org

Recueils de poèmes

(par ordre chronologique)

Le coeur innombrable. Paris: Calmann-Lévy, 1901.
L’ombre des jours. Paris: Calmann-Lévy, 1902.
Les éblouissements. Paris: Calmann-Lévy, 1907.
Les vivants et les morts. Paris: Fayard, 1913.
Les forces éternelles. Paris: Fayard, 1920.
Poème de l’amour. Paris: Fayard, 1924.
L’honneur de souffrir. Paris: Bernard Grasset, 1927.
Derniers Vers – Poèmes d’enfance. Paris: Bernard Grasset, 1934.

Recueil “Le cœur innombrable”

Ce premier recueil d’Anna de Noailles est dédié à Victor Hugo. A son commencement, sous le titre du recueil, se trouvent deux vers d’un poème des Chants du crépuscule du grand auteur du XIXe siècle :

“Murmurer ici-bas quelques commencements
Des choses infinies… “

Le recueil se partage en six parties, avec un nombre très inégal de poèmes regroupés. La première partie comporte plus de la moitié des textes et semble la plus importante. Elle commence par cette citation qui indique finalement le thème principal du recueil :
“Ô monde, tout ce que tu m’apportes est
pour moi un bien!” (Marc-Aurèle)
Ce thème semble repris dans la quatrième partie avec cette citation :
“Ici encore, le fleuve coule entre les rives
herbues, c’est le bocage de l’amour.” (Anthologie grecque)
La seconde partie fait référence à l’antiquité :
“L’antiquité est la jeunesse du monde.” (Taine]
Les autres parties abordent des thèmes plus larges de la condition humaine :
“Nostre raison qui préside au courage.” (Ronsard)
“Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres!” (Jules Laforgue)
“Tandis que nous vivons dans la
peine ou dans la joie, le temps vole
ou se précipite.
Ô race humaine entraînée vers la
tombe et là réduite en poussière!” (Anthologie grecque)

 

Anna de Noailles et les bords du Léman

 

La beauté d’un lac, la sociabilité d’une époque, l’éveil d’une sensibilité, participent à une atmosphère qu’éclaire l’écriture de Marie-Victoire Nantet. Elle est empreinte d’émotion et de justesse.
Anna de Noailles eut de nombreux amants et amis. Pour ne citer que quelques noms célèbres, Jean Cocteau, Maurice Barrès. Amie de Marcel Proust, André Gide, Anatole France, Paul Valéry, Colette. Tous fréquentaient les bords du Léman.

De gauche à droite, debout : le prince Edmond de Polignac, Mme Bartholoni (filleule de Chateaubriand), Marcel Proust, le prince Constantin de Brancovan (frère d’Anna de Noailles), Mlle Jeanne Bartholoni, Léon Delafosse. Au 2ème rang : Mme de Monteynard, Wnnaretta Singer, princesse de Polignac, la comtesse Anna de Noailles, Au 1er rang : la princesse Hélène de Caraman-Chimay (sœur d’Anna de Noailles), Abel Hermant

 

 

 

 

 

 

Anna de Noailles fut très largement inspirée par le lac Léman. Elle passait ses étés dans la villa Bassaraba à Amphion, ou elle résidait Son œuvre est profondément marquée par son attachement aux rives et aux paysages lémaniques.

Anna de Noailles fut inhumé au cimetière parisien du père Lachaise, mais son cœur repose au cimetière de Publier. Récemment, il a été enlevé et sans doute inhumé au cimetière parisien.

 

Les amis d’Anna de Noailles ont fait élever, en 1938, un temple votif signé de l’architecte Emilio Therry dans le jardin d’Amphion, celui de la villa Bassaraba, où la poétesse vint pour la dernière fois en septembre 1916. Il est situé en bordure du lac et ouvert au public. Ce petit temple de pierre rose à ciel ouvert, est constitué de six double piliers disposés en cercle autour d’une colonne portant une urne, et réunis par un toit conique semblable à celui d’un temple de l’amour. L’urne dorée qui est au centre porte ce quatrain, début de son poème “Paradis à Amphion“, qu‘Anna de Noailles elle-même avait composé pour y être gravé dans son temple.

 

“Etranger qui viendra,
Lorsque je serai morte,
Contempler mon lac genevois,
Laisse, que ma ferveur
Dès à présent t’exhorte,
A bien aimer ce que je vois”

Annexes : d’autres ouvrages concernant Anna de Noailles.

Un ouvrage rarissime
“… Je suis de ce pays
qui commence en Asie et va jusqu’en Sicile.
Anna de Noailles”
Extrait du recueil écrit par Jean Larnac
Préface par Maurice Martin du Gard
“…Ce n’est pas une thèse doctorale, gonflée de notes, nourrie de dates, que je vous offre, mais un essai qui aidera les docteurs de l’avenir à préparer un grand ouvrage. S’il y manque bien des précisions, si la trame n’en est pas toujours assez ferle, du moins n’y trouverez -vous pas cette “fadeur d’un constat éloge”
“On a dit et répété que Mme de Noailles était romantique. Elle s’en défend, se souvenant sans doute que Goethe considérait le romantisme comme un genre malade, en face du classicisme envisagé comme le genre sain …
Elle a beaucoup lu, beaucoup entendu et beaucoup retenu. Rarement reçoit-elle une impression sans qu’un souvenir littéraire surgisse en sa mémoire … Par ailleurs, beaucoup de vers qui se font en elle sans qu’elle sache comment portent le reflet de ceux qui la troublèrent depuis le temps, où, presque chaque soir à Amphion, l’enfant qu’elle était écoutait alors les amis de ses parents réciter des morceaux d leur écrivains favoris … de longues périodes, nombreuses, véhémentes, font songer à Victor Hugo. On pense à Lamartine devant certaines expressions un peu vagues, des images floues exprimées en vers harmonieux, l’allure relâchée d’une phrase qui semble suivre le rythme irrégulier du sentiment … c’est à Lamartine que je songe en lisant ces vers indécis, flottant qui n’enferment pas l’esprit dans un champ de vision étroit, en contemplant ce déroulement d’images et d’idées associées par des rapprochements dont la raison ne saisit pas toujours le secret, en percevant cette teinte générale de mélancolie qui masque finalement, l’allégresse dionysienne de premiers cris, ce bercement un peu monotone du rythme, cette fluidité harmonieuse des sons … Parfois a t-on remarqué, un vers fait songer à un poète plus récent comme Verlaine :
Le soir tombait, un soir si penchant et si triste …

Mme de Noailles a conquis le plus vaste public que puisse, de nos jours, assembler un poète, un public heureux de trouver, sous une forme accessible malgré ses splendeurs, des aspirations et des troubles que la poésie seule peut exprimer … “

Ce qu’en dit Jean Cocteau dans dans le volume 2 de ses cahiers ( 1911-1931)
Rien ne prouvera donc aux intellectuels que la comtesse Anna de Noailles soit un très grand poète, car la toute mystérieuse sexualité dont je parle n’est pas le fait d’un milieu qui confond avec du brio ce qui brille et pour lequel un certain ennui semble être le signe de sérieux et le privilège de chef-d’œuvre. Après une gloire que peu de personnes vivantes connurent, la comtesse de Noailles tomba brutalement dans la fosse commune où la gloire, qui est femme, abandonne les cendres de ceux qui ont trop voulu se faire aimer d’elle. […]
Pauvre et merveilleuse Anna, elle ferait sans doute fort étonnée d’apprendre la révision de son procès entreprise par un poète dont les incartades lui paraissaient néfastes et, en outre, que cet anarchiste incorrigible occuperait un jour le fauteuil illustré par elle et par Mme Colette à l’Académie royale de Belgique.[…] Un soir de novembre 1918, j’entendis Joseph Reinach dire à la comtesse : « Il existe en France trois miracles : Jeanne d’Arc, la Marne et vous ». Moréas la surnommait l’abeille de l’Hymette. Quelle jeune femme ne s’enfiévrerait de tels éloges ! Roumaine par les Brancovan, grecque par les Musurus, portant un des noms les plus représentatifs de l’aristocratie française, sanctifiée déjà, petite-fille, au bord du lac de Genève par l’extase d’une mère, pianiste virtuose, la comtesse se laissa glisser sur la pente où j’eusse continué de glisser moi-même si je ne m’étais aperçu à temps que ma glissade était une chute vertigineuse. Cette chute se termine fort mal pour ceux qui refusent la porte étroite et se laissent pousser par les flatteurs. […]
La comtesse adorait cette éloquence à laquelle Verlaine conseille de tordre le cou. Il arrivait à l’oraculeuse sibylle de tomber dans le bavardage et je l’ai vue, à table, boire de la main droite et agiter la main gauche afin que les convives ne lui enlèvent pas le crachoir. […] La comtesse se bouchait les oreilles à ce qui n’était pas fanfare. Comme les charmantes rainettes, dont elle avait les mains étoilées, la taille fine et la gorge palpitante, elle ne résistait pas au rouge. […] Le prodige de la comtesse qui faisait Léon-Paul Fargue s’écrier : « La mâtine ! Elle a encore tiré dans le mille ! »,
C’est lorsque, sans directives et sans contrôle, l’expiration, prise pour inspiration elle se mettait à vaincre des couches de matières mortes, à jaillir comme la flèche du Zen, seule consciente du but. Elle estimait qu’en tirant à l’aveuglette, il y a des chances pour que quelques balles atteignent la cible. On regrette que ces balles chanceuses soient des balles perdues, et que pour sauver certaines strophes il faille en abandonner d’autres. Sans doute se référait-elle à l’exemple torrentiel d’Hugo.
C’est alors qu’il ne s’agissait plus de fleurs qui rêvent de finir dans des vases, ni de ce délire que la comtesse confondait avec le sublime. Brusquement, sa foudre invente de surprenantes audaces, sa flèche quitte l’arc, traverse des désordres, frôle la catastrophe et se plante dans la pomme, sur la tête du fils Tell.
Choix de poèmes
L’Ombre des jours (1902), extrait
Les Plaintes d’Ariane

Le vent qui fait tomber les prunes,
Les coings verts,
Qui fait vaciller la lune,
Le vent qui mène la mer,

Le vent qui rompt et qui saccage,
Le vent froid,
Qu’il vienne et qu’il fasse rage
Sur mon coeur en désarroi!Qu’il vienne comme dans les feuilles
Le vent clair
Sur mon coeur, et qu’il le cueille
Mon coeur et son suc amer.Ah! qu’elle vienne la tempête
Bond par bond,
Qu’elle prenne dans ma tête
Ma douleur qui tourne en rond.Ah! qu’elle vienne, et qu’elle emporte
Se sauvant,
Mon coeur lourd comme une porte
Qui s’ouvre et bat dans le vent.

Qu’elle l’emporte et qu’elle en jette
Les morceaux
Vers la lune, à l’arbre, aux bêtes,
Dans l’air, dans l’ombre, dans l’eau,

Pour que plus rien ne me revienne
A jamais,
De mon âme et de la sienne
Que j’aimais…

Les parfums

Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
Qui s’endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
Sachets glissés au coin de la profonde armoire

Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes…
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !

Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;

Apaisante saveur qui s’échappe du four,
Parfum qui s’alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s’éveille et soupire au goût des chevelures ;

Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d’encens qui fait qu’on s’humilie,
Extrait de l’iris bleu, poussière de santal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;

Souffle des mers chargés de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée ;
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée ;

Odeur des bois à l’aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !

J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d’essence profane.

Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l’arôme subtil de leur avortement
Se dégage au travers d’une invisible entaille…

Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.

Je vais buvant l’haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j’ai fait de mon cœur, aux pieds des voluptés,
Un vase d’Orient où brûle une pastille…

Si je n’aimais que toi en toi
Si je n’aimais que toi en toi
Je guérirais de ton visage,
Je guérirais bien de ta voix
Qui m’émeut comme lorsqu’on voit,
Dans le nocturne paysage,
La lune énigmatique et sage,
Qui nous étonne chaque fois.

― Si c’était toi par qui je rêve,
Toi vraiment seul, toi seulement,
J’observerais tranquillement
Ce clair contour, cette âme brève
Qui te commence et qui t’achève.

Mais à cause de nos regards,
À cause de l’insaisissable,
À cause de tous les hasards,
Je suis parmi toi haute et stable
Comme le palmier dans les sables ;

Nous sommes désormais égaux,
Tout nous joint, rien ne nous sépare,
Je te choisis si je compare ;
− C’est toi le riche et moi l’avare,
C’est toi le chant et moi l’écho,

Et t’ayant comblé de moi-même,
Ô visage par qui je meurs,
Rêves, désirs, parfums, rumeurs,
Est-ce toi ou bien moi que j’aime ?

Rire ou pleurer
Rire ou pleurer, mais que le cœur
Soit plein de parfums comme un vase,
Et contienne jusqu’à l’extase
La force vive ou la langueur.


Avoir la douleur ou la joie,
Pourvu que le cœur soit profond 
…
Et que l’âme chante et se lève 

Comme une vague dans le vent.


Que le cœur s’éclaire ou se voile, 

Qu’il soit sombre ou vif tour à tour, 

Mais que son ombre et que son jour 

Aient le soleil ou les étoiles…

 

 

 

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