Berthe Morisot : peinture lumineuse et harmonie inexprimable

Autoportrait 1885 – Huile sur toile, 50 × 61 cm, musée Marmottan Monet, Paris.

Biographie

La famille

Berthe Morisot au soulier rose peinte par Édouard Manet en 1872, Hiroshima Museum of Art.

Edma Morisot lisant par Berthe Morisot (1867) Cleveland Museum of Art.

Madame Théodore Gobillard, née Yves Morisot peinte par Edgar Degas en 1869, Metropolitan Museum of Art.

Biographie :

Berthe Morisot naît à Bourges où son père, Edme Tiburce Morisot, est préfet du département du Cher. Sa mère Marie-Joséphine-Cornélie Thomas est une petite-nièce du peintre Jean Honoré Fragonard.

Berthe avait deux sœurs. L’une, Yves, 1838-1893, devint plus tard Madame Théodore Gobillard, peinte par Edgar Degas sous le titre Madame Théodore Gobillard, Metropolitan Museum of Art. Yves est bien le prénom de la jeune fille. Sa deuxième sœur, Edma, 1839-1921, pratiquait la peinture avec Berthe dont elle a fait le portrait en 1865 (collection privée). Les deux sœurs exposèrent ensemble pour la première fois au Salon en 1864, mais Edma abandonna ses pinceaux aussitôt après son mariage avec un officier de marine de Cherbourg. Les sœurs Morisot avaient aussi un frère, Tiburce, dont on ne connaît rien d’autre que la date de naissance (11 décembre 1845) et qu’on confond avec son père également prénommé Tiburce. C’est le père qui rapporte les propos enflammés que Joseph Guichard tenait à son épouse sur le talent de ses filles « Avec des natures comme celle de vos filles, ce ne sont pas des petits talents d’agrément que mon enseignement leur procurera ; elles deviendront des peintres. Vous rendez-vous bien compte de ce que cela veut dire ? Dans le milieu de la grande bourgeoisie qui est le vôtre, ce sera une révolution, je dirais presque une catastrophe. Êtes-vous bien sûre de ne pas me maudire un jour ? ».

C’est en effet la mère des sœurs Morisot qui leur avait offert des leçons de peinture pour faire une surprise à son mari qui, lui-même, avait étudié l’architecture et était amateur d’art. Le père venait d’être nommé à la Cour des Comptes, mais selon les souvenirs rapportés par Tiburce, le jeune frère de neuf ans, l’enseignement de Geoffroy-Alphonse Chocarne, dans le style néo-classique, ne plaisait pas du tout aux jeunes filles. Et comme l’École des beaux-arts n’était pas ouverte aux femmes, Madame Morisot trouva un autre professeur, Joseph Guichard, dont Edma et Berthe apprécièrent beaucoup l’enseignement7.

Cependant, après avoir rencontré les copistes au Louvre, notamment Fantin-Latour qui s’enthousiasmait pour Horace Lecoq de Boisbaudran et ses méthodes originales, Edma et Berthe demandèrent à Guichard des leçons de peinture en plein air. Guichard les confia au paysagiste Achille Oudinot, qui les confia à son tour à son ami Jean-Baptiste Camille Corot.

La famille Morisot loua une maison à Ville-d’Avray, pendant l’été, pour que les jeunes filles puissent peindre auprès de Corot, qui devint bientôt un familier de leur domicile parisien rue Franklin. Comme il était opposé à toute forme d’enseignement traditionnel, on ne sait pas si Corot donna souvent des leçons aux jeunes filles, et dans quel lieu. On remarque néanmoins que Berthe tient de lui sa palette claire et son goût pour les traces apparentes de pinceaux, ou pour les petites études de paysages.

Premières expositions

Paysage (aquarelle), 1867, nouvelle étude de Chaumière en Normandie (1865)

Vue du petit port de Lorient, 1869

En 1863, il y eut un phénomène qui devait marquer l’histoire de l’art : le Salon de peinture et de sculpture accepta les toiles de Corot. Mais il refusa un si grand nombre d’artistes parmi les cinq mille qui présentaient des œuvres16, et cela créa un tel scandale, que l’empereur ouvrit un autre Salon : le Salon des refusés17.

Cette agitation n’empêchait pas les sœurs Morisot de préparer leur premier envoi au Salon de 1864. Les Morisot louèrent une ferme dans un quartier de Pontoise nommé « Le Chou », sur les bords de l’Oise, près d’Auvers-sur-Oise. Edma et Berthe furent alors présentées à Charles-François Daubigny, Honoré Daumier et Émile Zola. Pour son premier envoi, Berthe fut admise au Salon avec Souvenir des bords de l’Oise et Un vieux chemin à Auvers, Edma avec une scène de rivière à la manière de Corot. Deux critiques d’art remarquèrent les tableaux des sœurs et notèrent l’influence de Corot, mais on leur accorda peu d’attention19.

L’année suivante, l’envoi de Berthe au Salon de 1865 fut remarqué par Paul Mantz, critique d’art à la Gazette des beaux-arts, qui y voyait : « beaucoup de franchise et de sentiment dans la couleur et la lumière2 », appréciation qui contraste avec celle qu’il va porter en 1881 sur la peinture lorsqu’elle montrera plus d’audace dans son style. Il est vrai que jusqu’en 1867, Berthe présentait encore des œuvres qui ne dérangeaient pas22 comme La Brémondière, scène de rivière aujourd’hui disparue. Il reste un de ses premiers chefs-d’œuvre Chaumière en Normandie (collection particulière) où son talent éclate dans la manière de strier la toile de troncs d’arbres pour faire apparaître en arrière-plan des vues d’une chaumière8.

Au Louvre, les deux sœurs ont rencontré Édouard Manet avec les copistes. Les parents Morisot donnaient des soirées où ils rencontraient les Manet. Madame Manet-mère donnait également des soirées où elle recevait les Morisot, et tout ce monde se retrouvait encore aux soirées de monsieur de Gas (père d’Edgar Degas) où étaient présents Charles Baudelaire, Emmanuel Chabrier, Charles Cros, James Tissot, Pierre Puvis de Chavannes. Cette bourgeoisie d’avant-garde était alors très mondaine. On apprit par madame Loubens (surtout connue pour le portrait que Degas a fait d’elle) que Degas avait été amoureux d’Edma, et que Manet avait exprimé son admiration pour le travail de cette même jeune fille. Le salon des Morisot était fréquenté par un nombre croissant de célibataires, parmi lesquels se trouvait Jules Ferry auquel Tiburce Morisot dénonça les dangers du baron Haussmann et ses projets urbains grandioses. Les deux sœurs avaient confié des toiles au marchand Alfred Cadart, dont elles attendaient beaucoup et qui se révéla décevant mais madame Morisot s’inquiétait moins, désormais, pour la carrière de ses filles que pour le choix de leurs époux : Yves venait d’épouser en 1866 Théodore Gobillard, un fonctionnaire mutilé d’un bras pendant la campagne du Mexique. Edma épousa deux ans plus tard Adolphe Pontillon, officier de marine, ami de Manet, avec lequel elle partit pour la Bretagne.

Après avoir passé un dernier été avec ses deux sœurs en Bretagne, chez Edma, Berthe commença une carrière indépendante. Elle peignit une vue de la rivière de Pont-Aven à Rozbras, exposée l’année suivante au Salon de 1868, avec les toiles d’Edma, qui exposait encore. La plupart des critiques — sauf Émile Zola, ardent défenseur de Manet — négligèrent les œuvres de Berthe et Edma Morisot, cette année-là. À cette époque, le mépris pour les femmes-peintres atteignait des sommets, et Manet écrivait à Fantin-Latour « Je suis de votre avis, les demoiselles Morisot sont charmantes, c’est fâcheux qu’elles ne soient pas des hommes. Cependant, elles pourraient, comme femmes, servir la cause de la peinture en épousant chacune un académicien et en mettant la discorde dans le camp de ces gâteux ».

Mais Berthe poursuivit sa carrière. En 1869, elle ramena d’une visite à sa sœur une Vue du petit port de Lorient, National Gallery of Art.

L’impressionnisme

En 1874, Monet, Renoir, Pissarro, Degas et Berthe Morisot fondent la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs qui a pour objectif de permettre aux impressionnistes d’exposer librement sans passer par le salon officiel organisé par l’Académie des Beaux-arts, héritière de l’ancienne Académie Royale de peinture et de sculpture. La première exposition impressionniste est organisée à Paris en avril 1874. Berthe Morisot y présente plusieurs tableaux, dont Cache-cache :

Cache-cache (1873  – Huile sur toile, 45 × 55 cm, collection particulière.

Edouard Manet n’ayant pas voulu se joindre au groupe des impressionnistes, le comportement de Berthe Morisot, seule femme participant à l’exposition, constitue un acte d’indépendance. L’incompréhension de la plus grande partie de la critique à l’égard de l’impressionnisme entraîna des appréciations frôlant l’insulte à l’encontre de Berthe Morisot. Ainsi, le critique d’art Albert Wolf (1835-1891) écrivit dans Le Figaro : « Chez elle, la grâce féminine se maintient au milieu des débordements d’un esprit en délire. ».

En décembre 1874, Berthe épouse le peintre Eugène Manet (1833-1892) qui ne connut pas la gloire de son frère Edouard. Elle fera plusieurs portraits de son mari. Durant l’année 1875, le couple voyage en Angleterre dans l’Île de Wight. Les expositions impressionnistes suivantes ont lieu en 1876, 1877, 1879, 1880, 1881, 1882 et 1886. Berthe Morisot y est toujours présente sauf à celle de 1879, pour raison de santé.

Julie, la fille de Berthe Morisot et d‘Eugène Manet naît en 1878. Dans les années 1880, la notoriété de l’artiste lui permet de recevoir chaque jeudi dans sa maison de Paris peintres et écrivains : Degas, Caillebotte, Monet, Pissarro, Renoir, Mallarmé. Ce dernier devient son ami et son plus grand admirateur. Les peintures de Berthe Morisot suscitent l’intérêt dans l’intelligentsia et parmi les peintres d’avant-garde. Ainsi est-elle est invitée à participer à une exposition à Bruxelles en 1887. En 1892, elle organise sa première exposition personnelle à la galerie Boussod et Valadon à Paris. L’accueil est favorable. La même année, son mari décède.

Berthe Morisot contracte en février 1895 une maladie pulmonaire qualifiée grippe ou congestion pulmonaire par les biographes (la médecine était à l’époque plus qu’approximative). Elle décède le 2 mars 1895 à l’âge de 54 ans. Inhumée au cimetière de Passy, à Paris, l’inscription sur sa tombe ne mentionne pas son activité artistique, mais simplement : « Berthe Morisot, épouse d’Eugène Manet ». L’époque n’autorisait pas encore la reconnaissance d’une femme peintre.

Œuvre

La peinture lumineuse de Berthe Morisot cherche à capter les instants de bonheur familial. On y trouve beaucoup de portraits, en particulier de sa fille Julie. Les formes restent floues et les couleurs claires dominent, produisant une impression de légèreté.

« Les formes sont toujours vagues dans les tableaux de Mme Berthe Morisot, mais une vie étrange les anime. L’artiste a trouvé le moyen de fixer les chatoiements, les lueurs produites sur les choses et l’air qui les enveloppe… le rose, le vert pâle, la lumière vaguement dorée, chantent avec une harmonie inexprimable. Nul ne représente l’impressionnisme avec un talent plus raffiné, avec plus d’autorité que Mme Morisot ».

Berthe Morisot. Jeune fille lisant (La lecture) (1888) – Huile sur toile 74,3 × 92,7 cm, Museum of Fine Arts, St. Petersburg, Floride.

Pour une analyse plus détaillée de ses tableaux, je conseille cette page fort complète concernant Berthe Morisot  : rivagedeboheme

Sources et illustrations :

 

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