Georges Brassens, poète, auteur-compositeur français.

Par Roger Pic — Bibliothèque nationale de France, Domaine public

Biographie

Georges Brassens, né à Sète le et mort à Saint-Gély-du-Fesc le . Auteur de plus de deux cents chansons populaires françaises — parmi lesquelles : Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord, Supplique pour être enterré à la plage de Sète, Les Trompettes de la renommée… —, il met en musique et interprète ses poèmes en s’accompagnant à la guitare. Outre ses propres textes, il met également en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Paul Fort, Antoine Pol, ou encore Louis Aragon.

Il reçoit le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.

La figure est si familière qu’on croit la connaître par cœur. Brassens, sa pipe, sa guitare, sa moustache et ses chansons, apprécié autant pour l’intelligence aiguë du propos que pour l’élégance irrévérencieuse du verbe. Brassens, chanté dans les écoles par des gamins qui adorent, sans la saisir tout entière, son éternelle impertinence. Brassens, transmis comme un trésor du patrimoine poétique et populaire, un pilier du génie français. Mais qui prend encore le temps de s’interroger, de se demander qui se cachait derrière l’image d’Épinal de l’anar tranquille ? En cette année anniversaire qui marque les trente ans de sa disparition, la Cité de la musique lui consacre enfin l’exposition qu’il méritait. Le projet a été confié à un tandem : le dessinateur et cinéaste Joann Sfar, et la journaliste Clémentine Deroudille, auteur et directrice de collection à l’INA. A travers les dessins parfois iconoclastes de l’un et les documents rarissimes dénichés par l’autre, on découvre un Brassens inattendu, cocasse, déroutant…

Le sportif
Fumeur de pipe à l’aise dans ses charentaises ? Pas seulement : Georges Brassens a toujours été sportif. Gamin, il fait de la bicyclette avec son père, à Sète et ses environs. Adulte, il continue, autant que faire se peut, mais la notoriété le bride ; il compense en installant un vélo d’appartement chez lui et entretient consciencieusement sa musculature avec une planche abdominale qu’il range sous son lit. Ses copains racontent qu’il laisse ostensiblement traîner de petits haltères dans son salon… et qu’il ne manque jamais de les soulever fièrement devant eux !

Le séducteur
Bardé de ses tablettes de chocolat, le jeune homme est un séducteur. La rumeur lui attribue de multiples histoires – qu’il raconte volontiers dans ses chansons. En 1954, un rapport des RG stipule qu’il est soupçonné de « complicité d’adultère »… mais précise que s’il joue les don Juan, c’est « sans exagération ». Il est vrai qu’à l’époque il a déjà rencontré Joha Heiman, la femme de sa vie, qu’il surnomme « Püpchen » (Petite Poupée). Mais même très amoureux, Brassens, libertaire, refuse de se marier et d’avoir des enfants. Ardent défenseur de l’union libre, il ne partage pas le domicile de sa compagne : c’est chacun chez soi, avec rendez-vous galant un jour sur deux !

L’avant-gardiste
Décroissant avant l’heure, Brassens ! Dès les années 1940, il fonde un « parti préhistorique » qui se dit contre l’électricité, contre le téléphone, et tout simplement contre le confort. « Beethoven, pour composer, n’avait pas besoin de confort ! » soulignera-t-il plus tard dans une interview. Même célèbre, il continue d’habiter plusieurs années impasse Florimont dans des conditions rudimentaires. Seule concession au progrès domestique : il fait installer l’eau courante et l’électricité… Et pourtant, avec les années, l’homme s’avère aussi être un amateur éclairé de nouvelles technologies : il adore s’acheter magnétophones et magnétoscopes dernier cri. En 1979, de retour d’un voyage au Japon, Yves Simon ramène un tout nouvel appareil baptisé « walkman » : Brassens, fasciné, récupère l’objet.

Le musicien
Qui l’eût cru ? son premier instrument fut… la batterie ! A Sète, dans les années 1930, l’adolescent est amateur de jazz ; il joue des percussions et des cymbales. Il apprend aussi à pincer quelques cordes sur un banjo qu’on lui prête. Puis, en 1940, il s’installe à Paris, chez sa tante, qui possède un piano : une fois encore, il approche l’instrument en autodidacte, s’exerce pendant des heures. Mélomane et perfectionniste, il veut absolument  jouer. Envoyé en Allemagne par le STO, il se met à écrire et à composer de petites chansons que son copain René Iskin chante le soir dans un café ; et c’est lui, Brassens, qui l’accompagne au piano. Il retranscrit alors ses mélodies sur des partitions sommaires ; contrairement aux idées reçues, il a de bonnes notions de solfège. Mais visiblement, elles sont trop limitées à ses yeux : vers 1947, il cesse de transcrire sa musique sur le papier. En revanche, jusqu’au bout, il continue de composer ses mélodies au piano, puis de les reprendre à la guitare.

Le décalé
Tous les matins, Brassens se lève au chant du coq : il écrit, compose et écoute de la musique à plein volume. Alors, pour être tranquille et ne pas déranger les voisins – c’est du moins ce qu’il dit -, il décide de se faire creuser… un « bunker ». Un premier chantier démarre à Crespières, dans le jardin de sa résidence secondaire des Yvelines – avec l’aide de ses copains qui remuent la terre de concert… Pourtant, le projet est assez vite abandonné pour un autre, similaire, dans son jardin parisien de la rue Santos-Dumont. Celui-ci va jusqu’à terme : une fois creusé, le lieu est aménagé, et Brassens y installe son imposante collection de disques. Mais au bout de quelques semaines, le bunker prend l’eau ! Les disques sont déménagés d’urgence et le trou se referme. Dans le sous-sol du 15e arrondissement, il doit encore rester de vieux morceaux de béton…

L’ami des curés
Le légendaire bouffeur de curés en compte plusieurs dans son entourage : l’abbé Barrès, fidèle ami d’enfance ; plus occasionnellement : le père Doumairon ou le père Sève, auquel il accorde un long entretien, en 1975, publié sous forme de livre. Le journaliste Jean-Claude Lamy avait déjà pointé les échanges fréquents de Brassens avec des hommes d’église. Clémentine Deroudille va plus loin : elle nous apprend qu’il fit un jour changer l’ordre de ses chansons pour ne pas heurter l’évêque de Montpellier venu l’écouter sur scène ! Selon toute vraisemblance, l’athée connaissait bien la Bible. Le nom de « Dieu » revient très souvent dans ses textes – comme la mort, autre grande obsession. Et plusieurs de ses chansons, dont la sublime Supplique pour être enterré sur la plage de Sète, ont la forme d’une prière. « Sans le latin, la messe nous emmerde », chantait cet anar curieusement attaché aux codes. Fidèle à lui-même, à la fin de sa vie, il s’était mis à apprendre… le latin. Valérie Lehoux. Publié le 18/03/2011.

Cinéma – les dernières années

Mais Brassens fait également ses premiers pas au cinéma en 1956, en jouant et chantant dans Porte des Lilas, adaptation du roman de son ami René Fallet (La Grande ceinture) par René Clair. En 1964, il écrit l’emblématique « Les Copains d’abord », pour le film Les Copains, d’Yves Robert. Il y aura aussi l’enregistrement de la chanson « Heureux qui comme Ulysse » en 1970, pour le film de son ami sètois Henri Colpi, et la musique composée pour Le Drapeau noir flotte sur la marmite de Michel Audiard, l’année suivante.

En 1973, Brassens s’offre un détour à Cardiff pour un concert exceptionnel à l’University’s Sherman Theatre, qui donnera lieu l’année suivante à la sortie de l’enregistrement en public In Great Britain. Les marques de reconnaissance pleuvent et Brassens, déjà récompensé en 1967 du Grand Prix de poésie de l’Académie française, reçoit en 75 le Grand Prix de la Ville de Paris, puis le Prix du disque, remis par Jacques Chirac en 1976. Drôle de destin pour celui qui connut quelques incompatibilités d’humeur avec la censure, notamment à l’époque du « Gorille » !

La santé de Brassens, qui souffre depuis quarante ans de coliques néphrétiques, ne lui permet plus ensuite de poursuivre le rythme effréné des tournées. Il enregistre en 1976 un double album instrumental de ses chansons (« Au bois de mon coeur », « La Femme d’Hector », « Le Temps ne fait rien à l’affaire », « Chanson pour l’Auvergnat », notamment) avec Moustache et les Petits Français. Enfin, après six mois de concerts à Bobino d’octobre 1976 à mars 1977, Brassens enregistre son dernier album consacré aux « chansons de sa jeunesse » (« Avoir un bon copain », « Le Petit chemin », « Puisque vous partez en voyage »), au profit de l’association Perce-neige, fondée par Lino Ventura.

Le 29 octobre 1981, Brassens quitte la planète. Il meurt à Saint-Gély-du-Fesc, des suites d’un cancer. Une cinquantaine de thèses, l’enregistrement par Jean Bertola ou Maxime Le Forestier des dizaines de chansons inédites notées sur des cahiers, se chargent d’éclairer son œuvre et de la transmettre aux nouvelles générations. Trente ans après sa mort, les mots de Brassens font toujours mouche. C’est ce que démontre l’exposition Brassens ou la liberté, faisant entrer le moustachu de Sète au panthéon de la Cité de la Musique le 1er mars 2011. Elle s’accompagne d’une nouvelle livraison d’inédits et le 17 octobre, d’un coffret regroupant l’intégrale de ses 14 albums studio, des extraits de concerts et des titres inédits, soient 330 titres au total. Celui-ci ressort dans une nouvelle version en 2016.

Sources et illustrations :
 

Ouvrage conseillé (voir la page)

 

La marche nuptiale

(Paroles et musique: Georges Brassens, 1957)

Mariage d’amour, mariage d’argent,
J’ai vu se marier toutes sortes de gens :
Des gens de basse source et des grands de la terre,
Des prétendus coiffeurs, des soi-disant notaires…

Quand même je vivrai jusqu’à la fin des temps,
Je garderais toujours le souvenir content
Du jour de pauvre noce où mon père et ma mère
S’allèrent épouser devant Monsieur le Maire.

C’est dans un char à bœufs, s’il faut parler bien franc,
Tiré par les amis, poussé par les parents,
Que les vieux amoureux firent leurs épousailles
Après long temps d’amour, long temps de fiançailles.

Cortège nuptial hors de l’ordre courant,
La foule nous couvait d’un œil protubérant :
Nous étions contemplés par le monde futile
Qui n’avait jamais vu de noces de ce style.

Voici le vent qui souffle emportant, crève-cœur !
Le chapeau de mon père et les enfants de chœur…
Voilà la pluie qui tombe en pesant bien ses gouttes,
Comme pour empêcher la noce, coûte que coûte.

Je n’oublierai jamais la mariée en pleurs
Berçant comme une poupée son gros bouquet de fleurs…
Moi, pour la consoler, moi, de toute ma morgue,
Sur mon harmonica jouant les grandes orgues.

Tous les garçons d’honneur, montrant le poing aux nues,
Criaient : « Par Jupiter, la noce continue ! »
Par les hommes décriés, par les dieux contrariés,
La noce continue et Viv’ la mariée !

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