Il y a huit ans le 13 mars 2010 disparaissait Jean Ferrat.

 

Engagé ? Évidemment ! Compagnon de route du Parti communiste, parfois critique sans aller jusqu’à « retourner sa guitare », comme l’écrivit L’Express, Jean Ferrat ne chantait pas pour passer le temps. Ceux qui ont grandi avec lui le retrouveront : un sourire vrai, une voix chaude et ce côté franc du collier. L’un des beaux moments, c’est, en mars 1969, la panique provoquée en haut lieu quand une émission de Jean-Pierre Chabrol invita Brassens et Ferrat et les lança sur la politique. C’était l’époque où la « voix de la France » ne tolérait pas que deux chanteurs souvent censurés parlent trop dans la petite lucarne. C’était aussi celle où les gens applaudissaient aux paroles des chansons en plein récital. — Gilles Heuré

Né le 26 décembre 1930 à Vaucresson (Seine-et-Oise, Yvelines), mort le 13 mars 2010 à l’hôpital d’Aubenas (Ardèche) ; auteur-compositeur-interprète de chansons « engagées » ; adhérent de la CGT, proche du Parti communiste.

Jean Ferrat est le dernier fils d’un artisan-joaillier, juif d’origine russe naturalisé français. Sa mère, ouvrière dans une usine de fleurs artificielles, avait rêvé de devenir chanteuse. Il passa son enfance à Versailles (Seine-et-Oise, Yvelines) dans une ambiance chaleureuse, baigné par la passion de ses parents pour la musique et le chant ; dès l’âge de huit ans, il fredonnait les chansons de Charles Trenet. Mais la guerre et l’Occupation vinrent bouleverser cette harmonie. Arrêté par la Gestapo en 1941, son père fut déporté et mourut à Auschwitz (Pologne). Sa mère fut obligée de vendre ce qu’elle possédait, ses frères et sa sœur durent travailler, et lui ne put étudier au-delà de la seconde. Pour aider sa famille, Jean Tenenbaum débuta en 1946 comme apprenti dans un laboratoire de chimie du bâtiment. Il souhaitait alors devenir ingénieur chimiste et suivait des cours du soir aux Arts et Métiers

Les premiers succès

Déjà sympathisant communiste, comme bien des jeunes gens de sa génération marquée par la guerre et le nazisme, le futur Jean Ferrat est un admirateur de l’oeuvre poétique de Louis Aragon, alors écrivain quasi-officiel du Parti communiste français. C’est cette conjonction entre engagement politique et goût littéraire qui va signer le véritable début de sa carrière : en 1956, Jean Ferrat met en musique le poème d’Aragon Les yeux d’Elsa. C’est André Claveau, crooner à succès, qui interprète la chanson, dont la renommée apporte une certaine notoriété à son jeune compositeur. Le chanteur continue cependant de ramer ; il obtient néanmoins un engagement au cabaret La Colombe, où il assure, en compagnie d’Anne Sylvestre, la première partie de Guy Béart.En 1958, Jean Ferrat enregistre son premier 45 tours, « Les Mercenaires », mais ne remporte pas de succès. Les choses commencent cependant à se décanter l’année suivante, grâce à sa rencontre avec l’éditeur Gérard Meys, qui lui décroche un contrat d’enregistrement chez Decca. Après un second disque, sorti sous le nom de Noël Frank, Jean Ferrat connaît enfin un début de reconnaissance avec son troisième 45 tours, « Deux enfants au soleil ». « Ma Môme », chanson présente sur le disque, connaît un succès à la radio. En 1961, Jean Ferrat est engagé pour six mois à l’Alhambra pour participer au spectacle de Zizi Jeanmaire. Il remporte le prix de la SACEM pour son premier album 25cm, deux Enfants au Soleil, qui paraît cette même année, obtenant enfin la reconnaissance de ses pairs alors que le succès public tarde encore à venir. La reprise par Isabelle Aubret de la chanson « Deux enfants au soleil » permet à Jean Ferrat de s’imposer un peu plus. Mais le véritable déclic a lieu en 1963, avec l’album Nuit et Brouillard qui, non content de recueillir à nouveau les louanges des professionnels (Prix de l’Académie Charles-Cros), conquiert enfin le public. A 33 ans, Jean Ferrat impose enfin sa maturité d’artiste avec des chansons puissantes, humanistes et engagées, servie par une voix sobre et pure : « Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers / Nus et maigres, tremblants, dans des wagons plombés / Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants / Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent ».L’année suivante, Jean Ferrat obtient l’un de ses plus grands succès avec la chanson donnant son titre à l’album La Montagne : ode à l’Ardèche, région chère au cœur de Jean Ferrat (qui s’y est installé la même année), ce titre s’impose comme le principal standard de son auteur, qui y exprime une sensibilité poétique puissamment lyrique. Loin de la caricature du communiste borné, Jean Ferrat s’y affirme comme un auteur panthéiste, vibrant et sensible, qui trouve le meilleur de son inspiration en dehors de la politique.

La scène

Veuf de la chanteuse Christine Sèvres en 1981, Jean Ferrat se retire quelques années dans sa propriété ardéchoise d’Entraigues avant de revenir avec l’album Je Ne Suis Qu’un Cri. Toujours absent des scènes françaises, il produit dans les années suivantes ses disques avec parcimonie, proposant au bout de plusieurs années de travail des chansons finement ciselées, souvent marquées par une attitude de moraliste désabusé. l’album Dans la Jungle ou Dans le Zoo (1991) commente avec amertume l’opposition entre mondes capitaliste et communiste. Mais la véritable activité de Jean Ferrat consiste désormais en un minutieux travail d’archivage et de ressortie de son répertoire. A une intégrale 61-91 succède en 1992 une intégrale Ferrat/Aragon. Le succès du nouvel album Ferrat 95, qui comprend de nouvelles mises en musique de poèmes d‘Aragon, s’accompagne d’une tournée au Québec. Jean Ferrat sortant pour l’occasion de son retrait de la scène. Le chanteur n’en sort réellement qu’en 1998, en interprétant un titre dans un festival, et en 2002, avec l’album Ferrat en Scène, qui comprend en fait des enregistrements réalisés en public en 1991, à l’occasion d’un passage dans une émission de télévision présentée par Michel Drucker au Pavillon Baltard.Se distinguant essentiellement, dans ses dernières années, par ses prises de position en faveur de la chanson française de qualité, qu’il juge trop peu diffusée par les médias, Jean Ferrat a su cultiver une image de poète intransigeant et rigoureux. L’engagement politique s’est épuré pour faire place à un militantisme humaniste en faveur de la paix et de la non-violence. Si son image sympathique a pâti d’un procès intenté à une association qui avait eu le tort de mettre en ligne des paroles de ses chansons, Jean Ferrat a tracé un parcours forçant le respect par son refus des compromissions. Sans doute son image auprès des jeunes générations a-t-elle souffert de son refus des feux de la rampe ; sans doute aussi certains aspects de ses engagements peuvent-ils aujourd’hui paraître désuets. La place de Jean Ferrat au sein de la chanson française reste cependant aussi indéniable que profonde, dans le registre d’une chanson à l’écriture à la fois noble, exigeante et populaire.

La montagne a inspiré Jean Ferrat, c’est celle qu’on peut voir quand on se promène du côté d’Antraigues sur Volane, c’est au nord d’Aubenas.

En résumé, dans la mémoire populaire, le nom de Jean Ferrat reste indélébile. Riches et pauvres, agriculteurs et ouvriers, vieux et jeunes, tous se retrouvaient dans les chansons de cet homme de cœur et de conviction. Mais savait-on que derrière le chanteur engagé se cachait un enfant nommé Jean Tenenbaum, dont le père a été déporté par les nazis à Auschwitz ? Que derrière le poète qui lisait Aragon, il y avait un guitariste de jazz ? Que toute sa vie, Jean Ferrat a été en butte à la censure qui régnait à la télé, à la radio ? Avec des titres inoubliables comme “La Montagne”, “Potemkine“, “Ma Môme“, “La femme est l’avenir de l’homme“, il reste indéniablement le poète du siècle.

 

 

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