Grandir à Lyon


“Nous naissons en pleines ” Trente Glorieuses “, dont les maîtres mots sont ” baby-boom ” et ” plein-emploi “.  Nous accompagnons les premiers pas de la société de consommation, et profitons dès notre enfance d’un confort relatif. Pourtant cette société interdit encore l’avortement, la publicité pour la contraception, le travail féminin sans consentement de l’époux. Puis viendra Mai 68, et nous aurons tout juste dix-huit ans…”

 

Jocelyne Fonlupt-Kilic est un auteur français, née à Lyon en 1950.
Amoureuse de Paris ou elle a vécu depuis 1974  jusqu’en 2015, elle a ensuite  posé ses valises à Sète, “l’île singulière” de Paul Valéry

Après ses études de droit elle a exercé de nombreux métiers, de la vente en charcuterie au journalisme en passant par l’enseignement, elle est aujourd’hui à la retraite et peut se consacrer pleinement à ses passions : l’écriture, la photo et les voyages.

Elle publie aux éditions Wartberg

Ses ouvrages :

 

  • Description
    Si elle n’est pas encore tout à fait « la façade maritime entre Gêne et Barcelone » qu’aurait souhaité son ancien maire Georges Frêche, la ville de Montpellier n’en demeure pas moins un bel exemple de dynamisme en termes de croissance démographique et de création de nouveaux quartiers. Revers de la médaille, il reste peu d’anciens monuments en dehors de l’Écusson, centre historique de la ville. Le XIX e siècle s’inspire des travaux d’Haussmann à Paris : larges avenues, grands magasins, palais de justice et préfecture. Sans oublier la célèbre place de la Comédie avec son « Grand Théâtre ». Agrémenté d’une quarantaine de photos d’archives et de photos contemporaines, ce jeu visuel entre hier et aujourd’hui met en relief toute la beauté et la grandeur de la ville de Montpellier.

 

Jocelyne Fonlupt-Kilic (Auteur), Jeanne Davy (Auteur)

 

 

Mon avis après lecture :

Si je devais choisir un mot pour résumer ce roman ce serait assurément celui de “Rencontres”.  Rencontres campées ici dans un polar original et truculent.  Rencontres à Lugdunum en l’an de grâce 1305. Rencontres de nos jours à Lyon, à l’automne 2009. Rencontres avec la gouaille lyonnaise, les « gones »,  les « traboules », la fête des lumières,  la croix-rousse,  la gastronomie et ses bouchons.

Bien évidemment, toutes ces rencontres n’auraient pas le sens qu’elles ont si l’auteure n’avait pas fait le lien entre les différentes époques de la capitale des Gaules et si elle n’avait pas eu à cœur de redonner un sens premier au récit. Transmettre les traditions, communiquer, partager et comprendre l’histoire en sont en effet les dénominateurs commun.

Voici donc  le récit de deux amis, l’enquêteur Almera et le « rital »,  gones lyonnais  profondément attachés à leur ville.  Le premier sur les traces d’un tueur, le second inquiet pour sa tante, vieille dame au passé militant …

Un lexique reprenant des termes typiquement lyonnais et quelques recettes de cuisine du terroir  en complètent agréablement la lecture.

 

Pour la longue dame brune …

C’était un vendredi après-midi,de septembre 1970 je crois, nous étions plusieurs anciens du même lycée lyonnais occupés à refaire le monde.Quelqu’un lança :« Si nous allions à Paris ! » Nous, les gones, nous méfions de la capitale. Un peu de jalousie, sans doute. Mais un hommage à l’Odéon, à la Sorbonne et aux pavés de 68, pourquoi pas ?

Je conduisais une vieille 2 CV. Et nous partons à quatre, le lendemain, puisque les bonnes idées ne souffrent aucun retard. Sept heures de route et c’est l’entrée par la porte d’Italie.

– Comment fait-on pour aller à Saint-Michel ? Quelqu’un sait ?
– C’est tout droit, après on suit les panneaux.
Coup de chance – nous n’avons pour toute carte qu’un plan de métro –, la fontaine Saint-Michel nous saute aux yeux. Se garer est une autre affaire qui prend un bon moment. Je pose la voiture le long d’un trottoir, dans une rue dont je m’empresse d’aller voir le nom, précaution indispensable si je veux la récupérer. Rue des Écoles. Bon sang, nous sommes juste derrière la Sorbonne.

Si près et si loin de ce 3 mai qui mit le feu aux poudres…

– Pierre, je suis fatiguée, je veux juste m’asseoir sur ce banc, tu viens ?
– Non, je vais avec les autres faire le tour du Quartier latin, allez viens.
– Je préfère rester là, j’ai envie de lire…
– T’es en manque ou quoi ?
– En quelque sorte, et puis j’aime bien cette place et cette statue, tu sais, c’est Montaigne.
– Merci, je sais lire. Bon, on te retrouve ici dans… disons deux heures.

Un peu plus tard, je lève les yeux de Narcisse et Goldmund et je vois les murs blancs d’un édifice d’où entrent et sortent nombre de touristes. Intriguée, je décolle de mon banc, quitte le square et
m’approche de l’entrée. Magnifique.Tout simplement magnifique, cette cour. Une inscription : musée de Cluny. À la Lyonnaise que je suis, ce nom est loin d’être inconnu, la Bourgogne n’est pas si loin de ma bonne ville. Si mes souvenirs sont exacts, les moines avaient fondé un collège au XIIIe siècle, ce n’est que plus tard que ce splendide hôtel serait construit. Tout cela est bel et bon, mais j’ai confié mon porte-monnaie à Pierre et les quelques francs qui traînent dans ma poche ne suffiront pas à payer l’entrée. Qu’à cela ne tienne, c’est à partir du banc,  près du vieux puits, que je vais m’offrir ma visite des lieux. Je commence par la façade. Élégance du corps de logis avec ses deux ailes en retour pour délimiter la cour et ses  fenêtres ouvragées. De laquelle d’entre elles surgira la Dame à la licorne? Je sais que le musée l’abrite et la garde jalousement, comme ces époux méfiants laissaient au château, dûment protégée, l’épouse.

Une fine silhouette féminine s’approche. Au milieu du va-et-vient des visiteurs, elle se détache. Mue d’aucune précipitation, elle s’avance et je sais qu’elle va s’arrêter là et s’asseoir sur ce
banc que je m’étais déjà approprié. Je ne suis pas sûre d’apprécier d’être ainsi brutalement ramenée au XXe siècle. Elle s’installe. Puisque je viens d’être dérangée dans mon incursion médiévale,  je ressors mon bouquin. Mais allez lire quand vous sentez un regard posé sur vous !


– Je vous ai tirée de vos songes ?

– Non…, enfin oui.

– Vous avez visité l’intérieur ?
– Non, plus tard. En fait, je n’ai pas de quoi payer l’entrée.
– Venez, je vous invite.
– Mais… Pourquoi ?
– Eh bien, pourquoi pas ?

Étrange visite en compagnie de cette longue dame brune. Elle parle peu, s’arrête parfois devant une sculpture,paraît fascinée par le visage d’une Vierge ou l’or d’un collier. Elle semble chez  elle dans ce lieu magique, telle une maîtresse de maison vérifiant que ses bibelots n’ont pas été déplacés. Sa voix est un peu rauque et son vocabulaire recherché,  pas pédant,  plutôt précis.

Je crois que nous sommes restées, elle et moi, presque deux heures dans le musée. Deux heures hors du temps. Puis, en sortant, alors que je venais d’apercevoir Pierre et les copains sur le trottoir, elle me dit « Au revoir, qui sait peut-être nous reverrons-nous ? ».  J’ai eu le temps de murmurer un « Merci », avant que la dame en noir disparaisse.

– Tu aurais pu nous présenter.
– Mais je ne sais pas qui c’est, elle m’a payé l’entrée au musée, c’est tout.

À ce moment-là,  j’ai vu la tête mi-scandalisée, mi-amusée de mes amis et entendu le rire homérique de Pierre, relayé par les hoquets des copains.
– Tu viens de passer je ne sais combien de temps avec Barbara et tu ne t’en es même pas rendu compte. Non, vraiment, Catherine, tu devrais redescendre sur terre quelquefois.

Jocelyne Fonlupt
Paris, septembre 2001
En souvenir de vous

Paru dans Millefleurs n° 6, novembre 2001

Sources :

 

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