Éloge à William Turner

« En 1871, pendant un long séjour à Londres, Claude Monet et Camille Pissarro découvrent Turner. Ils s’émerveillent du prestige et de la féerie de ses colorations ; ils étudient ses œuvres, analysent son métier. Ils sont tout d’abord frappés de ses effets de neige et de glace. Ils s’étonnent de la façon dont il a réussi à donner la sensation de blancheur de la neige, eux qui jusqu’alors n’ont pu y parvenir avec leurs grandes taches de blanc d’argent étalé à plat, à larges coups de brosses. Ils constatent, que ce merveilleux résultat est obtenu, non par du blanc uni, mais par une quantité de touches de couleurs diverses, mises les unes à côté des autres et reconstituant à distance l’effet voulu. Ce procédé de touches multicolores, qui s’est manifesté tout d’abord à eux dans ces effets de neige parce qu’ils ont été surpris de ne pas les voir représentés, comme de coutume, avec du blanc et du gris, ils le retrouvent ensuite, employé dans les tableaux les plus intenses et les plus brillants du peintre anglais. C’est grâce à cet artifice que ces tableaux paraissent peints, non avec de vulgaires pâtes, mais avec des couleurs immatérielles. »

Paul Signac

Turner à son studio
Aquarelle sur papier
William TURNER, 1835-37
British National Muséum, Londres

 

La vie de Joseph Mallord William Turner, “le peintre de la lumière”, fut caractérisée par une entière dévotion à son art.Il fut un insatiable voyageur parcourant inlassablement, le plus souvent seul, l’Europe, en particulier l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse. Partout, à la manière d’un reporter, il dessina ou reproduisit au moyen d’aquarelles, paysages, sites et monuments. Il léguera ainsi à l’état britannique, à sa mort, plus de 20 000 œuvres sur papier !

S’il fut initialement un grand admirateur des maîtres anciens, en particulier du paysagiste historique Claude Gelée (1600-1682 dit le Lorrain) et de Nicolas Poussin, son œuvre, d’essence romantique, évoluera vers une représentation picturale nouvelle et audacieuse, pré-impressionniste, dans laquelle il dissout les détails du sujet dans des atmosphères colorées.

Ses aquarelles de voyage, publiées à partir de 1826 dans “The Keepsake” (un de ces annuaires, alors très prisés de la bourgeoisie, mêlant œuvres littéraires et artistiques), et dans des recueils de gravures sur acier ou sur cuivre, “The Turner’s Annual Tour“, édités à partir de 1831, le firent connaître et apprécier de la société anglaise.

Toutefois, l’évolution de sa peinture à l’huile, étonnamment moderne, ne fut pas comprise par la majorité de ses contemporains qui parlèrent des délires de Turner.

JMW Turner, peintre précoce et reconnu

Château de Norham
Huile sur toile
90,8 x 121,9 cm
1845
Tate Gallery, Londres, Angleterre

Biographie :

William Turner naquit en 1775 à Londres dans une famille anglaise modeste pour laquelle il eut toujours une grande affection. Son père était barbier et perruquier et fut, jusqu’à sa mort en 1829, son plus fidèle compagnon, sa mère devant sombrer dans la folie et décéder dans un asile en 1804.

De 1789 à 1793, il fait son apprentissage à la Royal Academy, et est l’élève du paysagiste Thomas Malton. Il réalise alors pour de riches commanditaires de nombreuses copies, et rencontre d’importants paysagistes et aquarellistes anglais comme Girtin.

En 1792, il commence ses voyages d’étude à travers l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Ecosse, peignant des paysages et des marines à l’aquarelle. Dès l’âge de 14 ans, Turner avait pris l’habitude, qu’il devait garder longtemps, de parcourir la campagne avec son cahier de croquis, marchant fréquemment plus de 40 kilomètres par jour.

A partir de 1796, Turner exposera chaque année des tableaux à l’huile à la Royal Academy, principalement des sujets historiques représentés dans des paysages fantastiques et sublimés, dans un style proche de celui des peintres du 17ième et 18ième.

Turner connaîtra très jeune le succès et l’aisance, et jouira d’une immense réputation, étant élu académicien titulaire à vingt-sept ans. Quoiqu’il ne se déroba pas aux devoirs liés à ce statut, il les limitera au minimum et cherchera aussi épisodiquement des retraites secrètes, jusqu’à la fin de sa vie où sa retraite fut définitive puisqu’il disparut sous une fausse identité à Chelsea, quartier de Londres sur la Tamise.

Turner fut décrit par Constable ou Delacroix, comme un homme d’aspect négligé, aux manières frustres, taciturne et peu sociable, solitaire. Se consacrant à son art, Turner ne fondera pas de famille. S’il eut des compagnes dans sa vie, en particulier Sarah Danby vers 1798, qu’il supporta financièrement ainsi que ses enfants, et dont on pense qu’il eut son premier enfant, sa vie privée reste mal connue.

Turner, grand voyageur européen

Red Rigi 1847
aquarelle
12 x 18 ins.
Galerie nationale de Victoria

La paix d’Amiens en 1802 lui permet d’effectuer son premier voyage sur le Continent en France, où il séjourne à Calais, à Paris – il y étudie les maîtres anciens au musée du Louvre -, en Savoie, puis en Suisse dans le Piémont.

 

En 1804, il crée sa propre galerie pour y exposer ses œuvres.

En 1807, il commence à peindre des vues de la Tamise à partir de sa propre barque. Cette même année il devient professeur de perspective à l’Académie et publie la première partie de son “Liber Studiorum (1807-1819), une série de dessins à la plume et au lavis où il allie l’observation exacte de la nature à l’évocation littéraire et mythologique.

Parallèlement, dans les années 1807-1810, il s’intéressa aussi à des scènes de genre.

Turner pratiquera toujours assidument littérature et poésie, qui tiendront une place importante dans son inspiration, citant fréquemment Byron ou Milton dans les titres de ses œuvres.

 

Venise et la lumière

Huile sur toile
61,6 x 92,7 cm
1842
Tate Gallery, Londres, Angleterre
 

En 1819, il effectue un premier voyage à Venise qui va marquer un tournant dans son oeuvre, dans laquelle la représentation des effets de lumière va désormais prendre une importance croissante, au détriment de l’aspect narratif. (“San Giorgio Maggiore, au petit matin” – 1819).

Ses œuvres peintes vont également faire intervenir de plus en plus de couleurs vives, en particulier les couleurs chaudes du spectre (jaune, rouge).

Voyage sur la Loire

Scène sur la Loire
(près des coteaux de Mauves)
Aquarelle
vers 1828-1830
National Gallery, Londres

 

En 1826, Turner effectue un long voyage en France, remontant la Loire de Nantes à Orléans, exécutant une abondante série de croquis et aquarelles de plus de quarante villes et sites (Une exposition “Turner, le voyage sur la Loire” a été consacrée à ce voyage en 1997-98, à la Tate Gallery, à Blois et à Nantes). Vingt et une de ces vues figureront dans la Première édition du “Tour Annuel de Turner” en 1831.

De ce voyage commencé à Calais, il tirera également quelques magnifiques huiles, dont “Pas-de-Calais” qu’il présentera à l’exposition annuelle de la Royal Academy de 1827.

Turner avait pris l’habitude d’employer pour ses huiles des couleurs toujours plus vibrantes, et la presse ne manqua pas de le railler sur son usage excessif du “jaune”.

Turner romantique, pré-impressioniste

Huile sur toile
92,7 x 123 cm
1835
Museum of Arts, Cleveland, USA
 
 
 

Entre les années 1829 et 1837, l’œuvre de Turner va évoluer de manière encore plus radicale pour s’intéresser de moins en moins à la réalité figurative, et ne garder qu’une vision lumineuse et transfigurée de celle-ci, où le sujet de l’œuvre est davantage la représentation des effets de lumière (“L’incendie du Parlement” – 1835).

Ainsi, quarante ans avant Monet, Turner invente une nouvelle peinture (qui ne sera pas comprise de la majorité de ses contemporains, qui parleront des “folies de Turner”), où l’artiste, s’affranchissant des conventions admises du genre pictural, dissout les formes dans le frémissement de l’atmosphère et de la lumière.

En 1833, Turner effectue son second voyage à Venise, dont il reviendra avec des œuvres fortes comme “La Dogana, San Giorgio, Zitella, vus des marches de l’Europe” – 1833. Il y retournera une dernière fois en 1840.

En 1837, il publie “The rivers of France“, qui regroupe ses vues de la Seine et de la Loire.

Ruskin défend Turner

 

En juin 1840, Turner fit la connaissance du jeune et riche John Ruskin (critique d’art et sociologue, 1819 – 1900), qui allait devenir son plus ardent admirateur, défenseur, et collectionneur.

En 1843, Ruskin s’imposera sur la scène anglaise avec la publication du premier volume de ses Modern Painters où il dresse un panégyrique de l’œuvre de Turner.

En 1844, Turner expose “Pluie, vapeur et vitesse, le chemin de fer de la Great Western” à la Royal Academy, une oeuvre qui intéressera les impressionnistes par sa facture et la modernité du sujet.

En 1845, il fait ses derniers séjours en France.

La retraite solitaire à Chelsea

Aquarelle et gouache sur papier
13,4 x 18,9 cm
1830-40

Tate Gallery, Londres, Angleterre

En 1846, il quitta sa maison de Queen Anne Street, bâtie en 1812, rompit toute relation avec le monde, changea de nom et emménagea dans un pauvre logement de Chelsea, de l’autre côté de Westminster. Il y passa les dernières années de sa vie, dans une solitude absolue, inabordable, inconnu même de l’hôtelière qui le logeait.

En 1847, avec le legs d’œuvres de peintres contemporains fait par Robert Vernon à la National Gallery, entre pour la première fois une huile de Turner dans la collection nationale britannique.

En 1850, Turner expose à la Royal Academy quatre de ses dernières œuvres dans la manière de Claude Lorrain.

 

Turner décèdera le 19 décembre 1851 à Chelsea.  Peu après avoir été retrouvé, il sera enterré à la Cathédrale Saint-Paul. Il a légué ses tableaux à la nation et 200 000 livres sterling pour la construction d’un asile en faveur des artistes pauvres.

En 1857, l’exposition “Art Treasures” présente 24 huiles et 83 aquarelles de Turner.

En 1857-58, Ruskin est autorisé à sélectionner des aquarelles et dessins du legs Turner pour une présentation publique à Marlborough House, où 400 seront encadrées.

En 1861, soit seulement 10 années après sa mort, la première galerie entièrement consacrée à Turner ouvre dans l’aile ouest de la National Gallery.

Une célèbre toile de Turner réapparait en vente à Londres
Mis en vente le 5 juillet chez Sotheby’s à Londres, un rare tableau de J.M.W Turner représentant la forteresse d’Ehrenbreitstein réapparaît sur le marché, pour une estimation de 15 à 25 millions de livres. La toile qui n’a pas été vue depuis trente ans en France fut exposée du 10 au 12 juin 2017, à Paris.
 

Symbole de mélancolie

La pierre d’honneur lumineuse (Ehrenbreitstein) et la tombe de Marceau, de Childe Harold de Byron

Ehrenbreitstein fut un endroit important pour Turner. L’obélisque en arrière-plan, est dédié au grand général de l’armée française, François-Sévérine Marceau-Desgraviers, héros de guerre ayant participé aux sièges de la forteresse en 1795 et en 1796. Son courage lui valut le respect de ses plus farouches ennemis: une délégation de l’armée autrichienne, responsable de sa mort, vint assister à ses funérailles, au nord de Coblenz. Pour Turner, Marceau s’imposa comme le symbole de la paix retrouvée dans une Europe unifiée.

Bien plus qu’un paysage, le titre complet donné au tableau par Turner, «Ehrenbreitstein, or The Bright Stone of Honour and the Tomb of Marceau, from Byron’s Childe Harold», évoque un passage du Canto III du poème épique de Lord Byron, «Childe Harold’s Pilgrimage», réunissant deux des figures les plus romantiques du XIXe siècle. Turner partageait la sensibilité romantique de Byron. Tous deux ont survécu à la tourmente des guerres de la Révolution française. Tous deux étaient de fervents défenseurs de la paix.

Le château de Dolbarden
Crayon et aquarelle
1799
Tate Gallery, Londres

 
Sources, illustrations et liens :
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