Marguerite Yourcenar, une femme libre

Biographie :

Marguerite Yourcenar, née Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour le à Bruxelles et morte le à Bar Harbor dans l’État du Maine (États-Unis), est une femme de lettres française (naturalisée américaine en 1947). Romancière, nouvelliste et autobiographe, elle est aussi poète, traductrice, essayiste et critique littéraire.

Elle fut la première femme élue membre de l’Académie française en 1980.

 

 

Marguerite Yourcenar son nom à rallonge issu de ses deux parents : Marguerite Cleenewerck de Crayencour. Fille de l’aristocrate Michel Cleenewerck de Crayencour, qui prend en charge sa fille à la mort précoce de sa mère (seulement 10 jours après la naissance de Marguerite.) La grand-mère paternelle de Marguerite sera également une figure importante dans son enfance. Son père, érudit anticonformiste dans ce milieu bourgeois élève sa fille dans le Nord de la France tout en l’amenant avec lui dans ses différents voyages en Europe. Marguerite est une autodidacte qui lit énormément et est très cultivée, notamment grâce à son père qui partage ses passions avec elle, comme celle de l’Histoire Antique (il lui apprend d’ailleurs le latin pendant la 1ère Guerre Mondiale, quand ils sont tous deux réfugiés à Londres.) C’est une jeune femme complète qui publie ses premiers poèmes à l’âge de 18 ans, en 1921, sous le nom de Yourcenar qui est un anagramme imparfait de son vrai nom Crayencour. Son père aura tout juste le temps d’achever la lecture du premier roman de sa fille “Alexis ou le traité du vain combat” avant de décéder, en 1929. Elle s’inspire énormément des histoires d’amour de son père, et n’hésite pas à parler de l’homosexualité à travers un de ses personnages.

Avec le soutien de son ami Jean d’Ormesson, elle est admise à l’Académie française, peu après le décès de sa compagne de toujours… Un an après, en 1982, elle devient également membre de l’Académie américaine des Arts et des Lettres. Marguerite Yourcenar est aujourd’hui connue pour être la première femme à avoir réussi à pénétrer dans cette antre entièrement masculine, mais aussi pour ses récits progressistes et son style qui donne la part belle à l’esthétisme.

Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar et l’antiquité

Le livre se présente comme la longue lettre de l’empereur Hadrien vieillissant à son petit-fils adoptif de 17 ans et éventuel successeur, Marc Aurèle. L’empereur médite, rappelant à sa mémoire ses triomphes militaires, son amour de la poésie et de la musique, sa philosophie, et sa passion pour son favori, le jeune Bithynien Antinoüs.

 

 

Écrit dans un style dense témoignant d’une bonne connaissance des sources, ce roman philosophico-historique est une méditation de l’empereur Hadrien à la fin de sa vie, sous forme d’une longue lettre adressée, depuis sa villa à Tibur, au futur Marc Aurèle : il retrace les principaux événements de son existence, qui fut la plus libre et la plus lucide possible.

Animula vagula blandula permet au lecteur de faire connaissance avec le personnage et de se familiariser avec ses convictions (sobriété, rejet du végétarisme non adapté à la vie d’un homme public, essence mystérieuse de l’amour), ses bonheurs passés (chasse et équitation) et ses douleurs présentes (insomnie, approche de la mort).

Les quatre parties suivantes reprennent chronologiquement la biographie d’Hadrien.

Varius multiplex multiformis (Varié, complexe, changeant ) s’étend jusqu’à la mort de Trajan et donc à l’accession au trône d’Hadrien : sa jeunesse en Espagne, son expérience de juge chargé des litiges d’héritages à Rome, sa participation aux guerres daciques, son gouvernorat en Syrie et à la guerre contre les Parthes. Avant de mourir, Trajan signe un acte d’adoption d’Hadrien dans des conditions qui font douter de son authenticité. Hadrien devient empereur.

Tellus stabilita (La terre retrouve son équilibre) décrit le début du règne. Hadrien fait preuve de modération dans divers domaines : il pacifie l’empire (Parthes, Égypte, Sarmates), améliore la condition des esclaves, développe les infrastructures aux frontières. Il fonde des villes, voyage beaucoup, jusqu’en Bretagne, se fait initier à Éleusis.

Sæculum aureum (siècle d’or) parcourt son histoire d’amour avec Antinoüs depuis la rencontre jusqu’à la mort du jeune homme en Égypte.

Disciplina augusta (discipline auguste ) couvre la période qui va de la mort d’Antinoüs à la vieillesse de l’empereur, qui poursuit ses voyages et son action législatrice (Édit perpétuel) ; il est confronté à la montée du christianisme et à la révolte juive de Bar Kokhba.

Enfin, dans Patientia (patience, ou endurance), Hadrien se montre préoccupé de sa mort prochaine : il envisage le suicide, tente de renforcer son endurance à la souffrance et sent son âme s’échapper de son corps.

Le coup de grâce

Extrait préface du coup de grâce par l’auteure :

“Le coup de grâce, ce court roman placé dans le sillage de la guerre de 1914 et de la révolution russe, fut écrit à Sorrente en 1938 et publié trois mois avant la seconde guerre mondiale, celle de 1939, donc vingt ans environ avant l’incident qu’il relate. Le sujet en est à la fois très éloigné et très proche, très éloigné parce que d’innombrables épisodes de guerre civile se sont en vingt ans superposés à ceux-là; très proche parce que le désarroi moral qu’il décrit reste celui ou nous sommes encore et plus que jamais plongés. Le livre s’inspire d’une occurrence authentique, et les trois personnages qui s’appellent ici respectivement Eric, Sophie et Conrad , sont restés à peu près tels que me les avait décrits l’un des meilleurs amis du principal intéressé. L’aventure m’émeut, comme j’espère qu’elle émouvra le lecteur …”

En 1919, dans les pays Baltes ravagés par la guerre, la révolution et le désespoir, trois jeunes gens, Eric, Conrad et Sophie, jouent au jeu dangereux de l’amour. Attirance, rejet, faux-semblants, conflits, mensonges et érotisme les pousseront aux confins de la folie. Marguerite Yourcenar renouvelle le thème du triangle…

 

Mon avis : Récit court, troisième œuvre de Marguerite Yourcenar. Dans cette nouvelle, j’ai retenu les conflits grandissants jusqu’à la perversité, jusqu’à la dernière scène, ou , il est vrai l’auteure n’épargne aucun détails sordides engendrées par une époque troublée située vers 1919-1920, pendant la guerre civile russe, quelque part dans les pays baltes. La guerre exalte souvent les comportements les plus corrompus.

Mais le plus troublant dans cette œuvre, reste le comportement des protagonistes. Ils agissent avec leur âme d’enfants en adultes. Les phrases de Marguerite Yourcenar , à cette effet, sont belles et longues pour décrire l’amour sublimé d’Eric pour Sophie, sœur de son meilleur ami Conrad. Pour le héros, il faut attendre le dénouement, cinglant d’ironie tragique, qui mène au fameux coup de grâce. Tout est clair dans l’écriture, tout est bien maitrisé en des termes simples. Et les dernières phrases du livre condensent toute la cruauté de cette histoire d’amour, aussi longue soit-elle, aussi belle soit-elle, mais guerrière ! En bien ou en mal, c’est une histoire d’amour qui finit. Comme toutes les histoires d’amour.

Une nouvelle captivante où le titre prend évidemment tout son sens.

 

A écouter ou réécouter : Un vidéo de 1968; Dans un décor baroque (peintures au plafond, moulures) près d’une vitre fracturée, Jean Louis BORY parle du livre de Marguerite YOURCENAR “Le coup de grâce”. Il raconte l’intrigue entre les trois personnages, Conrad, Sophie, et Eric, jeunes aristocrates en proie à un grand désarroi moral

Pour plus amples détails : http://www.ina.fr/video/I00004095/

Extrait : “Contrairement à la plupart des hommes un peu réfléchis, je n’ai pas plus l’habitude du mépris de soi que de l’amour-propre ; je sens trop que chaque acte est complet, nécessaire et inévitable, bien qu’imprévu à la minute qui précède, et dépassé à la minute qui suit. Pris dans une série de décisions toutes définitives, pas plus qu’un animal, je n’avais eu le temps d’être un problème à mes propres yeux. Mais si l’adolescence est une époque d’inadaptation à l’ordre naturel des choses, j’étais certes resté plus adolescent, plus inadapté que je ne le croyais, car la découverte de ce simple amour de Sophie provoqua en moi une stupeur qui allait jusqu’au scandale”.

Le film réalisé par Volker Schlöndorff en 1976 reprend le mode narratif du roman, à la première personne, une voix off raconte sa propre histoire à la recherche d’une introspection et de réponses à des questions qui restent en suspens. C’est Eric Von Lhomond (Matthias Habich, formidable en officier allemand) que l’on entend et qui apparaît en compagnie de Conrad de Reval (Rüdiger Kirschstein) tenant un cheval à la bride, les deux hommes courent dans la nuit pour rejoindre le château de Kratovicé. (Au passage, c’est un superbe plan sous forme de travelling).

L’œuvre au noir

“Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d’exactitude.”

“Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place, et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme.”

L’Œuvre au noir paru le .

Dès l’année de sa parution, il connaît un grand succès public ; le prix Femina lui est décerné par un vote à l’unanimité du jury.

L’expression « œuvre au noir » désigne en alchimie la première des trois phases dont l’accomplissement est nécessaire pour achever le magnum opus. En effet, selon la tradition, l’alchimiste doit successivement mener à bien l’œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d’obtenir la pierre philosophale ou de produire la panacée.

de Marguerite Yourcenar à ce sujet :

L’Oeuvre au Noir est divisé en trois grandes parties :

  • La vie errante
  • La vie immobile
  • La prison

« La formule “L’Œuvre au noir”, donnée comme titre au présent livre, désigne dans les traités alchimiques la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. On discute encore si cette expression s’appliquait à d’audacieuses expériences sur la matière elle-même ou s’entendait symboliquement des épreuves de l’esprit se libérant des routines et des préjugés. Sans doute a-t-elle signifié tour à tour ou à la fois l’un et l’autre. »

L’Œuvre au Noir peut être vu comme le pendant « Renaissance » des Mémoires d’Hadrien, le roman le plus célèbre de Marguerite Yourcenar. Ces deux romans ont en effet comme point commun de présenter les réflexions de deux hommes, bien qu’assez différents, sur leur époque, sur le monde tel qu’ils l’ont connu.

Les références alchimiques dans ce roman ne sont plus à démontrer. Elle y évoque un alchimiste en la personne de Zénon, plus scientifique que mystique mais forcé de se cacher pour échapper à la censure de l’époque.

À la différence d’Hadrien, Zénon n’est pas un homme de pouvoir et évolue au sein d’une société où ceux qui prônent la liberté d’expression ou de pensée courent de grands risques. Ses nombreuses expériences (le roman raconte sa vie depuis sa naissance — bâtard de la sœur d’un riche négociant de Bruges — jusqu’à sa mort en prison), motivées par une sagesse et une ouverture d’esprit peu communes pour l’époque, le mèneront à s’intéresser à des sujets fort divers : la médecine (approfondissant l’anatomie, pratiquant des dissections), l’alchimie, les voyages (à travers l’Europe et l’Afrique du Nord), etc. Toutefois, il se heurte partout à un monde cruel où règne l’obscurantisme, où la peine de mort est facilement appliquée et où le danger est permanent.

De ses multiples rencontres avec les hommes les plus divers, Zénon retire des réflexions sur la société, l’organisation politique, les religions et leurs réformes. Ses expériences scientifiques lui apportent l’intuition du fabuleux monde de connaissances à venir ; de ses discussions avec les rares personnes capables de le comprendre (le prieur, son cousin) viennent sa tolérance et sa capacité à s’enrichir de l’autre. Hélas, tout ceci est trop audacieux pour son époque et un tel personnage ne peut qu’irriter et inquiéter les pouvoirs en place.

Une des forces du roman est de ne pas avoir caricaturé le pouvoir en présentant les hautes autorités de l’époque comme forcément cyniques et corrompues. Les chapitres sur l’emprisonnement et le procès de Zénon sont, à ce titre, symptomatiques car ils constituent un échange entre deux mondes irréconciliables.

Certains épisodes du roman sont devenus célèbres : les événements précédant la naissance de Zénon, le siège de la ville de Münster et le « munzerisme » (dissidence de l’anabaptisme), la « conversation à Innsbruck » entre Zénon et son cousin Henri-Maximilien, les dialogues avec le prieur des Cordeliers, les dunes de la mer du Nord, la prison, la fin de Zénon.

Le passage Marguerite Yourcenar donne accès au parc d’Egmont à Bruxelles. Tout au long du passage, quatorze citations de L’Œuvre au noir sont gravées dans la pierre.

1988 : L’Œuvre au noir, film belge réalisé par André Delvaux, avec Gian Maria Volontè dans le rôle de Zénon, Sami Frey, Jacques Lippe et Anna Karina

Ce que j’en pense :

Malgré un style parfois qualifié de classique ou traditionnel, l’écriture demeure toujours fluide comme dans tous ses romans. Le style est passionné. L’auteure nous offre un texte chargé et surtout recherché. Si les discours semblent parfois un peu longs, à la limite du texte informatif ou philosophique, je n’ai jamais trouvé le texte lourd. L’atmosphère très riche nous plonge directement dans le passé. C’est un roman, bien sûr, mais qui nous permet de revivre une époque ancienne et d’en apprendre sur celle-ci. On voit vivre une société, on voit évoluer les pensées, on découvre les barrières et les entraves, on observe les découvertes scientifiques, etc.

Et évidemment, on ne peut passer par dessus les références alchimiques, en commençant par le titre, bien sûr.

 

Oeuvres
1921 Le jardin des chimères
1922 Les dieux ne sont pas morts
1929 Alexis ou le traité du vain combat
1931 La nouvelle Eurydice (épuisé) (Grasset)
1932 Le dialogue dans le marécage
1932 Pindare (Grasset)
1934 La mort conduit l’attelage (Gallimard)
1934 Denier du rêve
1936 Feux
1938 Les Songes et les Sorts (Gallimard)
1938 Nouvelles orientales (Gallimard)
1939 Le coup de grâce
1942 Le mystère d’Alceste
1943 La petite Sirène
1947 Ce que Maisie savait, d’Henry James (Robert Laffont)
1951 Mémoires d’Hadrien
1954 Électre ou la chute des masques
1956 Les charités d’Alcippe (La Flûte enchantée)
1958 Présentation critique de Constantin Cavafy (Gallimard)
1961 Rendre à César
1962 Qui n’a pas son Minotaure ?
1962 Sous bénéfice d’inventaire (Gallimard)
1963 Sous-bénéfice d’inventaire (Gallimard)
1964 Fleuve profond, sombre rivière, “Negro Spirituals” (Gallimard)
1968 L’œuvre au noir (Gallimard)
1969 Présentation critique d’Hortense Flexner (Gallimard)
1971 Mémoires d’Hadrien (Gallimard)
1971 Théâtre I : Rendre à César. La petite sirène. Le dialogue dans le marécage (Gallimard)
1971 Théâtre II : Électre ou la chute des masques. Le mystère d’Alceste. Qui n’a pas son Minotaure ? (Gallimard)
1971 Alexis ou le traité du vain combat (Gallimard)
1971 Le coup de grâce (Gallimard)
1972 Denier du rêve (Gallimard)
1973 Feux (Gallimard)
1974 Le labyrinthe du monde, I : Souvenirs pieux (Gallimard)
1974 Les Vagues, de Virginia Woolf (Stock)
1977 Le labyrinthe du monde, II : Archives du Nord (Gallimard)
1979 Comment Wang-Fô fut sauvé (Gallimard)
1979 La Couronne et la Lyre (poètes grecs) (Gallimard)
1981 Anna, soror (Gallimard)
1981 Mishima ou la vision du vide
1982 Comme l’eau qui coule (Un homme obscur ; Anna soror; Une belle matinée)
1982 Notre Dame des hirondelles (Gallimard)
1983 Le temps, ce grand sculpteur
1984 Blues and Gospels (Gallimard)
1984 Blues et gospels
1984 Cinq nôs modernes, de Yukio Mishima, avec Jun Shiragi
1985 Un homme obscur. Une belle matinée (Gallimard)
1986 Les trente-trois noms de Dieu
1987 La voix des choses

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Sources et illustrations – liens :

 

 

 

 

 

 

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