Milena Jesenska ou “le feu vivant” (Prague 1896-Ravensbrück 1944)

Il disait d’elle qu’elle était un “feu vivant”. Milena Jesenska est connue pour avoir été la destinataire des plus belles lettres de Franz Kafka, les Lettres à Milena. Elle fut aussi traductrice, journaliste et résistante.

« L’éclat de vos yeux supprime la souffrance du monde » lui écrit-il le 3 juin 1920.

Leur histoire d’amour, passion dévorante qui échoua au bout de quelques mois, est sans doute l’une des liaisons les plus fascinantes de la littérature. Son itinéraire à elle, si singulier, et si symptomatique de la Mitteleuropa du XXè siècle, l’est autant – si ce n’est plus. Mais c’est une histoire qu’on ne raconte jamais. Milena est restée un prénom… Suite

Le monde connaît Milena Jesenska, notamment, en tant qu’amie intime de Franz Kafka. Mais elle était plus que sa femme fatale et destinataire des Lettres à Milena. Après leur séparation, elle publie dans la presse pragoise, surtout dans des rubriques de mode et de style de vie. A partir de 1924, elle travaille comme journaliste et traductrice à Narodni listy – Feuilles nationales. Elle traduit en tchèque l’oeuvre de Kafka. Plus tard, Milena Jesenska écrit pour la revue communiste, Tvorba – la Création. Elle adhère au parti communiste, mais comprend vite le double sens de cette doctrine et le quitte. Elle collabore avec Ferdinand Peroutka, rédacteur en chef du mensuel politique Pritomnost – le Présent. Sur ses pages, elle met en garde contre le totalitarisme non seulement hitlérien, mais aussi stalinien. Après l’arrestation de Peroutka, elle dirige, elle-même, le journal jusqu’à sa fermeture, en août 1939. Avec Joachim von Zedtwitz, elle organise encore les fuites clandestines des Juifs du pays occupé. En novembre de la même année, elle est arrêtée, et déportée à Ravensbrück, où elle fait preuve d’un courage incroyable. Elle accorde un soutien moral à ses codétenues et sauve la vie à plusieurs d’entre elles. Le 17 mai 1944, Milena Jesenska meurt.

Son parcours journalistique est celui d’une jeune patriote tchèque qui prend conscience, sous la pression des événements de l’entre-deux guerres en Europe centrale (1918-1938), de l’éveil de sa patrie et de la fragilité de la démocratie. Elle fait en politique un parcours qui va peu à peu l’extirper de la bourgeoisie de ses origines et la rapprocher d’autres forces politiques oeuvrant à l’unité nationale, à la défense et à l’illustration d’une langue et d’une culture opprimées depuis des siècles. Socialement et politiquement, elle s’est beaucoup impliquée dans le soutien aux innombrables réfugiés qui parcourent alors la Bohême, fuyant l’avancée du national-socialisme à partir de 1933 : Tziganes, Juifs, communistes allemands ou polonais…

Petite biographie :

Milena Jesenská est issue d’une famille aristocratique d’origine slovaque, installée en Bohême ; son père, Jan Jesensky, était un chirurgien et professeur à l’université Charles de Prague et sa tante, Růžena Jesenská, était une écrivaine. Sa mère mourut quand elle avait treize ans. Le père de Jesenská restait distant avec elle, mais lui donna une liberté absolue, ce qui la mena à ses premières expériences avec la drogue. Elle étudia au lycée de jeunes filles Minerva à Prague. Suivant la volonté de son père, elle commença à étudier la médecine, mais abandonna ses études.

Entre 1918 et 1925, elle fut l’épouse d’Ernst Pollak, un traducteur d’origine juive et vécut à Vienne. Le mariage, qui provoqua la rupture avec sa famille, atteignit rapidement un point critique.

Cherchant à se libérer de son époux, Milena Jesenská commença à travailler comme traductrice et à donner des cours de tchèque ; l’un de ses étudiants était l’écrivain et essayiste autrichien Hermann Broch. En 1919, elle découvrit par hasard une nouvelle de Franz Kafka et lui écrivit pour lui demander l’autorisation de la traduire. Ce fut le début d’une correspondance passionnée. Jesenská et Kafka ne se rencontrèrent que deux fois : quatre jours à Vienne et un jour à Gmünd. Finalement, en novembre 1920, Kafka mit fin à leur relation parce que  Milena ne voulait pas se séparer de son mari, ce qui mit fin également à leur correspondance. Tous deux sentaient qu’il n’y avait pas d’avenir pour eux, surtout à cause des angoisses maladives de Kafka. Elle traduisit cependant plusieurs nouvelles de lui.

Textes et lettres de Milena Jesenska
Milena Jesenska, Vivre, traduction de Claudia Ancelot, Cambourakis, 2016
Milena Jesenska, Lettres de Milena, de Prague à Ravensbrück, traduction de Hélène Beletto-Sussel, Presses du Septentrion, 2016
Edition complète des articles de Milena en tchèque : Křižovatky (Croisements) appareil critique et présentation de Marie Jirásková, éditions Torst, 2016.
 
Milena et Kafka 
Franz Kafka, Lettres à Milena, traduction de Robert Kahn, Nous, 2015.
Michaël Löwy, Franz Kafka, rêveur insoumis, Stock, 2004.
 

La dernière lettre de Milena Jesenská

13 septembre 1943

Mon très cher,

Je suis si heureuse de pouvoir enfin t’écrire plus longuement. Ces durs mois que nous traversons tous sont vraiment une rude épreuve. Je suis heureuse de pouvoir une nouvelle fois te rassurer, je vais bien. Je sens bien que tu te fais du souci, que tu penses toujours à moi. Combien de personnes sont-elles occupées à cela actuellement ? Et pourtant, chaque jour et chaque heure est plus légère quand je sais que tu es là et que tu penses à moi. Bien sûr, nous devons tous compter avec les événements les plus graves, et personne ne sait ce qui va lui arriver demain. Quoiqu’il en soit, je te prie de penser toujours à cela : je t’aime de façon indicible, toi et l’enfant, je vous remercie pour chaque bonne lettre et chaque colis, et s’il devait m’arriver quelque chose, tu dois savoir que j’étais avec vous jusqu’au dernier instant et que je ne me permets aucune minute de faiblesse parce que je pense justement à vous. Je ne pense donc qu’au jour où nous nous reverrons : je n’ai pas d’autre souhait que d’être chez toi allongée au lit, et qu’on s’occupe de moi. Tu sais, si j’étais bien autant physiquement que mentalement, tout serait facile, hélas ce n’est pas tout à fait le cas. Il ne faut pas vous faire de soucis, il ne s’agit pas de maladies directement dangereuses. C’est simplement très pénible. Je souffre d’un fort rhumatisme dans les mains et les pieds. Tu sais déjà de quoi il s’agit. J’ai aussi une forte cystite, et dernièrement je souffre beaucoup des reins. J’ai besoin de chaleur, chaleur, chaleur, et ici j’ai froid, froid, froid, je gèle, comme un jeune chien naturellement. Ici c’est un endroit très froid, presque pas d’été, toujours froid. En puis j’ai besoin de quelques médicaments que je ne peux plus du tout me procurer. J’ignore si tu as encore la possibilité de les acheter, malgré tout je te les note. Au cas où tu pourrais me les envoyer envoie-les moi s’il te plaît : Urotropin (des ampoules sous forme d’injection) et de la glucose (aussi en injection) on m’a donné cette combinaison jadis et cela me faisait beaucoup de bien. Et aussi quelque chose, je te laisse choisir, contre les rhumatismes. Je ne peux pas me permettre d’être dans l’incapacité de travailler. Aujourd’hui on a besoin de tous ceux qui peuvent travailler et seul celui qui travaille a le droit de vivre, cela va de soi nous sommes en guerre. J’ai donc besoin de quelque chose qui calme les terribles douleurs. Tu sais, cela fait énormément mal ! Mais il faudrait aussi que ce soit quelque chose qu’on puisse prendre en intraveineuse, car je ne peux plus du tout avaler le Salicyl par exemple, cela me provoque de graves problèmes au niveau de l’estomac et du cœur. Si tu peux te procurer ça, si cela ne t’occasionne pas des difficultés, mets-le dans une petite boîte (sans rien d’autre, je te prie) et adresse-le à ce nom : Margarete Buber, numéro 4208, tout le reste comme pour moi. Je le recevrai de manière très sûre et rapidement. Cela m’aidera si ça marche, sinon ne te fais pas de soucis, mon cher.
Maintenant les colis arrivent à nouveau, et bien emballés, c’est merveilleux. Cet été, nous avons tout reçu moisi, Dieu que c’était triste ! Nous avons eu tellement faim, tu ne peux absolument pas t’imaginer. Et puis : l’attente, et quand le colis arrive, tu peux le jeter ! C’était si triste ! Les colis sont tout simplement merveilleux et nous les attendons fiévreusement. Avoir faim est une chose, avoir faim pendant quatre ans en est une autre. Je dois avouer que la nourriture a pour moi une importance qu’elle n’a jamais eue. Parfois, je ne peux pas supporter de voir quelque chose que j’ai envie de manger : ou plutôt je peux très bien l’endurer : mais mon estomac ma salive ne peuvent pas l’endurer. En fait, on ignore totalement qui on est. Il m’arrive d’avoir des sentiments, des désirs et des pensées dont un voleur n’aurait pas à avoir honte, mais moi ? Bien sûr, je parviens toujours à les maîtriser, mais comme c’est dur parfois ! Mon Dieu ! Je te remercie tellement de ne pas avoir à connaître la pire faim. Tu sais, tu n’as pas conscience de ce que les colis représentent, ce n’est pas seulement la nourriture, c’est l’attention à l’autre, c’est la tendresse et la gentillesse qu’exprime le colis, cela a beaucoup de valeur, c’est une fortune. Est-ce que le temps reviendra où je pourrai avoir des Knödel [1] ? Je crains que ce soit encore trop tôt. Ne faites-vous jamais un filet (faširku) ou des fricadelles (Karbanatek) ? Je donnerais ma vie pour un morceau de viande. Ou bien, comme quand tu envoyais toujours les herbes dans ces merveilleux sachets en papier peux-tu envoyer un peu de viande avec du riz ou des nouilles cuits ou bien autre chose de semblable ? Il faut juste que la boîte ne soit jamais chaude, elle doit rester complètement froide. Des œufs durs se conserveront sûrement jusqu’ici. Et vous ne faites jamais de tvaroh nebo domácí liptavský sýr [2] ? –

Texte et présentation initialement parus dans les Carnets d’Eucharis, Portraits de poètes, 2016.

 
Sources et illustrations :
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