Mort de Philip Roth, l’homme qui a le mieux traduit l’Amérique : la presse américaine salue une « figure prééminente de la littérature du XXe siècle »

François Busnel : “Philip Roth était était un grand anthropologue du genre humain”

FILE PHOTO – Author Philip Roth poses in New York September 15, 2010. REUTERS/Eric Thayer/File Photo
 

” Pourvu qu’on ne soit pas en manque, la solitude peut être en soi un plaisir fort.”

Biographie :

Petit-fils d’immigrés juifs, originaires de Galicie arrivés aux États-Unis au tournant du XXe siècle, il grandit dans le quartier de la petite classe moyenne juive de Newark. Après des études à l’université Rutgers de Newark, à l’université Bucknell en Pennsylvanie, puis à l’université de Chicago, il y enseigne les lettres, puis la composition à l’université de l’Iowa jusqu’au début des années 1960. Il reprendra ses activités d’enseignant de manière intermittente, en littérature comparée, à Princeton et l’université de Pennsylvanie, jusqu’en 1992.

Il publie avec succès un premier recueil de nouvelles, “Goodbye, Columbus“, en 1959 (National book Award 1960). Dix ans plus tard, il obtient une célébrité phénoménale et crée le scandale avec “Portnoy et son complexe” (Portnoy’s Complaint, 1969), longue confession de son héros, aux prises avec sa judéité et ses pulsions sexuelles. Le personnage réapparaît dans nombre de ses œuvres, “L’Écrivain des ombres” (The Ghost Writer, 1979), “La Leçon d’anatomie” (The Anatomy Lesson, 1983) et “La Contrevie” (The Counterlife, 1986), romans sur l’impuissance et la frustration.

Sarcastique et lucide, Philip Roth ressasse les mêmes thèmes, le sexe, les juifs, l’autofiction, et sa psychanalyse. Dans sa trilogie américaine: “Pastorale américaine” (American Pastoral, 1997), “J’ai épousé un communiste” (I Married a Communist, 1998) et “La Tache” (The Human Stain, 2000), il opère une démythification de l’American dream, et fustige le politiquement correct ambiant. Il aborde la révolution sexuelle des années 1960 dans “La bête qui meurt” (The Dying Animal, 2001).

En 2006, il publie “Un homme” (Everyman), qui est suivi d'”Indignation” (2008). Ce dernier sera adapté au cinéma en 2016 par James Schamus avec Logan Lerman et Sarah Gadon.Le Rabaissement” (The Humbling, 2009) est porté sur grand écran en 2014 par Barry Levinson, avec Al Pacino, et “American Pastoral” en 2016 par Ewan McGregor.

En octobre 2012, il annonce, lors d’un entretien qu’il arrête l’écriture et que “Némésis” (2010) restera son dernier roman.

Philip Roth a reçu de nombreux prix prestigieux dont le prix Pulitzer 1998, pour “Pastorale américaine“, le prix Médicis étranger 2002 pour “La Tache” et le prix Prince des Asturies 2012.
Jusqu’au milieu des années 1980, il partage sa vie entre les États-Unis et Londres, avec sa compagne, l’actrice britannique Claire Bloom. Ils ont été mariés de 1990 à 1995.
Philippe Roth est décédé  à  Manhattan, New York  le 22 mai 2018.

Goodbye Colombus, La Plainte Portnoy ou encore Le Théâtre de Sabbath… Les œuvres de Philip Roth, souvent décriées à ses débuts, sont aujourd’hui unanimement saluées par la presse américaine, mercredi 23 mai, au lendemain de l’annonce de la mort du romancier américain, à l’âge de 85 ans. De nombreux médias outre-Atlantique reviennent en longueur sur une carrière riche qui s’est étirée sur près de six décennies.

Cinq livres incontournables du romancier

Cinq romans de l’auteur américain, né en 1933, pour entrer dans un monde où cohabitent ironie féroce et puissant sens du tragique :

La Plainte de Portnoy (1969, Gallimard 1970) :

Evidemment. Paru initialement sous le titre Portnoy et son complexe, ce roman d’une drôlerie et d’une irrévérence irrésistibles apporte gloire et scandale à Philip Roth. Dans le cabinet de son psychanalyste, Alexander Portnoy, 33 ans, monologue, mettant au jour la lutte qui se joue en lui entre ses hautes aspirations et ses principes (il est chargé auprès du maire de New York de la lutte contre les discriminations), d’une part, et ses obsessions sexuelles, d’autre part. Il raconte sa découverte de la masturbation, et comment il est devenu un « Raskolnikov de la branlette », au fil de scènes crues et souvent hilarantes, en arrière-plan desquelles figurent ses parents, immigrés juifs de la ville de Newark, et notamment sa mère, persuadée que son fils passe tant de temps aux toilettes parce qu’il est frappé de coliques – cette Sophia, si étouffante, s’impose d’emblée comme l’un des grands archétypes de la « mère juive ».
 
 

Ma vie d’homme  (1974, Gallimard, 1976)

Ecrit à la même époque que La Plainte de Portnoy, ce roman, à lire en parallèle, décrit un jeune homme issu du même milieu, mais beaucoup plus contraint (c’est peu de le dire) qu’Alexander Portnoy. Inspiré par le premier mariage catastrophique de Philip Roth, Ma vie d’homme raconte l’union, « à la recherche du désastre », de Peter Tarnopol, écrivain prometteur de 26 ans, avec Maureen, une femme plus âgée que lui, qui l’a forcé à l’épouser en se prétendant enceinte. Deux « fictions utiles », mettant en scène pour la première fois Nathan Zuckerman, futur double de l’auteur, introduisent le récit, avant que Tarnopol ne narre sa « véritable histoire », dans la deuxième partie de ce roman sérieux mais furieux, où s’esquisse pour une première fois la réflexion de Philip Roth sur les liens entre l’écriture et la vie.

 

Le Théâtre de Sabbath  (1995, Gallimard, 1997)

Avec le personnage « hénaurme » de Mickey Sabbath, Philip Roth, au début de la soixantaine, renoue avec la truculence de ses débuts et la porte à un point d’incandescence. Même : tous les personnages précédents de Roth ont des airs d’enfants de chœur face au marionnettiste de 64 ans, aux doigts déformés par l’arthrose mais à la libido littéralement démente, qui, en guise d’ultime hommage, se masturbe sur la tombe de sa maîtresse favorite, et oscille en permanence entre envie d’en finir et besoin de jouir encore. Mickey Sabbath, c’est Alexander Portnoy qui aurait pris de l’âge mais refuserait de vieillir, et que la peur de la mort, mêlée de fascination, pousserait toujours plus loin dans la frénésie pornographique. Un vieil homme « dégoûtant » et qui s’en fiche, qui en rajoute même des tonnes. Il est grotesque ? Volontiers. Il le sera toujours moins que « le cours de la vie [qui] tend vers l’incohérence ». D’une folle liberté, ce roman et son héros, qui furent tous deux taxés de « vulgarité », ont valu à Philip Roth le National Book Award.
 
 
 

 La Tache  (2000, Gallimard 2002)

Dernier tome de la « trilogie américaine » de Philip Roth, après J’ai épousé un communiste et Pastorale américaine, La Tache est sans doute l’un des livres les plus connus de l’écrivain ; il lui a valu, en France, de remporter le prix Médicis étranger. Le narrateur en est Nathan Zuckerman, qui entreprend ici de raconter l’histoire de son voisin, Coleman Silk, ancien enseignant de lettres classiques à l’université d’Athena, frappé par le scandale après avoir demandé si des élèves absents depuis le début de l’année étaient des « spooks », des zombies, le terme étant aussi un mot d’argot pour désigner les Afro-Américains – Silk ignorant que les élèves en question étaient noirs. Poussé à la démission, devenu veuf après que sa femme a fait une attaque cardiaque, il se retrouve deux ans plus tard la proie d’un corbeau qui menace de révéler sa liaison avec une femme de ménage de l’université (« Il est de notoriété publique que vous exploitez sexuellement une femme opprimée et illettrée qui a la moitié de votre âge », dit un courrier). Si la narration, virtuose, procède par allers-retours dans le temps, Zuckerman, lui, part de l’année 1998 et de l’affaire Monica Lewinski, à l’occasion de laquelle ses concitoyens ont pu se livrer à « la plus vieille passion fédératrice de l’Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l’indignation hypocrite ». Comme la dite affaire, ce roman a quelque chose d’un « thermomètre dans le cul de l’Amérique », selon l’auteur, en même temps qu’il est une puissante réflexion sur l’identité et la liberté.
 

Exit le fantôme (2007, Gallimard, 2009)

Dernière apparition de Nathan Zuckerman. A 70 ans, reclus depuis onze ans, humilié par l’opération de la prostate qui l’a rendu impuissant et incontinent, le héros de L’Ecrivain des ombres, Zuckerman délivré, La Leçon d’anatomie, L’Orgie de Prague, La Contrevie retourne à New York pour une opération bénigne. Et renoue avec la vie, c’est-à-dire avec la fureur de la politique – on est à la veille de la réélection de George W. Bush – et, surtout, avec le chaos du désir. Le voilà, en effet, fou amoureux d’une sublime femme de 30 ans. C’est une sortie au désespoir joyeux, à la mélancolie presque allègre, que Philip Roth offre à son alter ego. On trouve dans Exit le fantôme des pages somptueuses sur la maladie, le désir, le vieillissement qu’on n’a pas vu arriver, et les instants de grâce qu’il faut saisir. Un an plus tôt, il avait livré, sur le même thème de la fin de la vie, le terrible précis de décomposition qu’était Un homme, point de départ du magnifique cycle final de son œuvre, également composé d’Indignation, du Rabaissement et de Némésis – autant de livres absolument indispensables.

Sources et illustrations :

Babelio

Le monde

ARTE

Pour aller plus loin  ….  visionner ou redécouvrir ce formidable portrait  :

Philip Roth, sans complexe – ARTE

Philip Roth nous a quittés le 22 mai 2018. Sa méfiance à l’égard des micros était proverbiale. Pourtant, face à William Karel et Livia Manera, le grand écrivain américain (“Indignation”, “La tache”, etc) avait accepté de retracer le chemin de sa vie et de son oeuvre. Un portrait exclusif réalisé en 2010 lors de la sortie de son roman “Le rabaissement”.

D’ordinaire, il fuit les entretiens, et le laconisme de ses réponses fait désormais partie de sa légende. En septembre 2010, Philip Roth a pourtant reçu William Karel et la journaliste Livia Manera pour une interview au long cours. Quelque douze heures d’une conversation à bâtons rompus où l’auteur de Pastorale américaine, inlassable entomologiste de son pays, se raconte avec fluidité, analysant le processus de sa propre création littéraire. L’occasion de constater, comme il le rappelle avec force, que ses avatars de papier (de Portnoy, qui lui a valu la célébrité, à Kepesh, le séducteur compulsif en passant par les différents âges de Nathan Zuckerman) ne sont pas ses alter ego. Dans ce portrait intime et entier, l’écrivain ouvre ses archives personnelles – photos, lettres et manuscrits. Il fait même exceptionnellement la lecture d’extraits de ses romans, lui, le candidat à l’amnésie, qui ne veut jamais se souvenir que du prochain. Et s’il se qualifie finalement face à la caméra de “pauvre vieux type qui va bientôt mourir et dont tout le monde se fout”, la conclusion ressemble davantage à de la coquetterie qu’à du désespoir. Avec le renfort de quelques proches amis, dont Mia Farrow, sa voisine du Connecticut, l’écrivain a parcouru à nouveau le chemin de sa vie et de son oeuvre, de son enfance à la traversée du siècle, de Newark à New York, de Good bye, Columbus (1960) à Nemesis (2010) – son dernier-né.

http://Documentaire de William Karel (France, 2011, 53mn) ARTE F

Fermer le menu