Ryôkan moine errant et poète

“Dans ce village de montagne
Si ce n’est la solitude hivernale
Quoi donc
Puis-je t’offrir ?
Je n’ai rien d’autre ”

” aux nuages flottants qui jamais ne se reposent jamais ne s’établissent mon cœur s’apparente tandis que passent ces journées”

Poésies où résonne l’écho même du cœur, où « la pensée se livre telle quelle …

Au Japon, Ryôkan est resté l’un des moines zen les plus célèbres et un poète toujours populaire. Son œuvre, très personnelle, constitue un pur témoignage d’une vie intérieure intense, toute entière consacrée à la recherche de la Voie. Au cœur d’un Japon qui, en cette fin de l’ère Edo, étouffe sous le poids de la bureaucratie shogunale, qui n’épargne pas les institutions monastiques, le jeune moine rejette les conventions de son temps pour revenir à l’essentiel : le renoncement et la méditation en zazen. Installé dans une modeste hutte au toit de chaume au pied du mont Kugami, il vit de l’aumône ; il ne dispense aucun enseignement, préférant jouer à cache-cache avec les enfants du village. Ses poèmes en chinois classique et ses haïkus, ainsi que ses calligraphies, l’imposent comme l’un des plus fulgurants ” nonpenseurs ” du Zen.

Ryōkan Taigu (大愚 良寛, Taigu Ryōkan, 1758-1831) est un moine et ermite, poète et calligraphe japonais. Né Eizō Yamamoto (山本 栄蔵, Yamamoto Eizō), il est plus connu sous son seul prénom de moine Ryōkan (良寛?, signifiant « Grand-Cœur »). Ryōkan est l’une des grandes figures du bouddhisme zen de la fin de la période Edo. Au Japon, sa douceur et sa simplicité ont fait de lui un personnage légendaire.

Sa vie d’ermite est souvent la matière de ses poèmes. Un soir que sa cabane a été dépouillée de ses maigres biens, il compose ce qui deviendra son haïku le plus connu et dont il existe de nombreuses traductions en diverses langues ; en voici deux en français :

“Le voleur parti / n’a oublié qu’une chose – / la lune à la fenêtre. “

— (trad. Titus-Carmel, 1986)

 “le voleur / a tout pris sauf / la lune à la fenêtre. “

— (trad. Cheng et Collet, 1994)

Ryōkan est né à une date incertaine, en 1758, à Izumozaki, petit village sur la côte ouest du Japon, dans l’actuelle préfecture de Nīgata, le pays des neiges. Son nom de naissance est Eizō Yamamoto (山本 栄蔵, Yamamoto Eizō?). Son père est chef du village et prêtre shinto. Enfant, il étudie les classiques japonais et chinois. Vers l’âge de 20 ans, Ryōkan se rend dans un temple zen Sōtō du voisinage et devient novice. Il y rencontre un maître de passage, Kokusen, et part avec lui pour le sud du pays. Pendant douze ans, il se forme à la pratique du zen. En 1790, Kokusen le nomme à la tête de ses disciples et lui confère le nom de Ryōkan Taigu (大愚 良寛, Taigu Ryōkan, « esprit simple au grand cœur », ou litt. « grand benêt bien gentil »). À la mort du maître un an plus tard, Ryōkan abandonne ses fonctions et entame une longue période d’errance solitaire à travers le Japon. Il finit par s’installer, à l’âge de 40 ans, sur les pentes du mont Kugami, non loin de son village natal, et prend pour domicile une petite cabane au toit de chaume, Gogōan.

Les calligraphies de Ryōkan, aujourd’hui très prisées par les musées, suscitaient déjà bien des convoitises autour de lui. Aussi, chaque fois qu’il va en ville, c’est à qui, petit boutiquier ou fin lettré, se montrera le plus rusé pour lui soutirer quelque trésor issu de son pinceau. Ryōkan, qui a pour modèle Hanshan, le grand ermite chinois de la dynastie Tang, calligraphe et poète comme lui, n’en a cure.

Au bout de vingt ans passés dans la forêt, affaibli par l’âge, Ryōkan doit quitter Gogōan. Il trouve alors refuge dans un petit temple un peu à l’écart d’un village. Il soupire après la montagne, compare sa vie à celle d’un oiseau en cage. À l’âge de 70 ans, il s’éprend d’une nonne appelée Teishin, elle-même âgée de 28 ans. Ils échangent de tendres poèmes. À Ryōkan qui se lamente de ne pas l’avoir vue de tout l’hiver, Teishin répond que la montagne est voilée de sombres nuages. Ryōkan lui réplique qu’elle n’a qu’à s’élever au-dessus des nues pour voir la lumière. Il meurt entre ses bras le 6 janvier 1831, âgé de 72/73 ans.

Son mode de vie non conformiste, sa totale absence de religiosité, ont suscité bien des querelles d’érudits. Son bouddhisme était-il authentique ? Était-il oui ou non un homme éveillé ? À ces questions, Ryōkan, pour qui le zen ne pouvait être que profonde liberté, avait livré sa réponse :

Que laisserai-je derrière moi ?
Les fleurs du printemps,
le coucou dans les collines,
et les feuilles de l’automne.

 L’endroit où Ryōkan est né.
Dans la forêt verdoyante,
mon ermitage.
Seuls le trouvent
Qui ont perdu leur chemin.
Aucune rumeur du monde,
le chant d’un bûcheron, parfois.

 Copie d’un portrait et de calligraphie de Ryōkan.

« jeune je jetai mon pinceau et ma pierre à encre
en secret j’enviais les hommes qui renoncent au monde
avec une gourde et un bol,
je partis en pèlerinage, je ne sais combien
de printemps
puis je suis rentré, au pied des cimes abruptes
j’ai choisi une hutte tranquille et vis
dans le dénuement
j’écoute les oiseaux, ils tiennent lieu de musique
à cordes et de chansons
je regarde les nuages, ce sont mes quatre voisins
au pied d’un rocher coule une source limpide,
je vais y rincer mon linge
sur la crête il y a des pins et des cyprès,
ils me fournissent du bois pour me chauffer
à l’aise, je suis vraiment à l’aise
allègre je chante cette belle matinée

j’ai construit un abri au pied d’un pic émeraude
je me nourris humblement, ainsi pour le restant de ma vie
assis nonchalamment en me tenant les genoux,
au loin, dans les montagnes au crépuscule, le son d’une cloche »

Au pied de la montagne émeraude

 
 
j’habite au pied du mont Kugami
la porte ouvre sur la montagne d’émeraude
si la solitude ne te rebute pas,
viens donc frapper à ma porte au milieu de la forêt
 
Ryôkan
 
Sources et illustrations :
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